Dans le cadre du Focus, O’Parleur vous propose un voyage en utopie. Chaque billet sera l’occasion de (re)découvrir une œuvre issue de la littérature, du cinéma, de la musique… Contexte, anecdotes, thématiques, ce voyage vous donnera des clés de lecture et, peut-être, l’envie de vivre votre propre utopie ! Aujourd’hui : l’abbaye de Thélème, de François Rabelais.

 

L’utopie de l’abbaye de Thélème, qu’est-ce que c’est ?

L’abbaye de Thélème est la première utopie de la littérature française (Cocorico !). Rabelais crée également le néologisme « utopie », francisation de l’Utopia de Thomas More[1]. Elle apparaît à la fin de Gargantua (1534), deuxième roman d’une œuvre romanesque débutée avec Pantagruel (1532) et achevée avec le Cinquième Livre (1564).

La Sorbonne censura Pantagruel, jugé obscène et hérétique ; Rabelais entreprit de répondre à cette censure par une attaque, sinon plus vive, du moins plus étendue et plus claire encore. Avec l’appui de la cour, il publie à Lyon l’histoire de Gargantua, père de Pantagruel.

L’intrigue fait s’enchaîner trois narrations :

  • La naissance et l’enfance du géant (chap. I-XXII) : l’auteur se moque de l’éducation scolastique à l’ancienne, qui fait réciter « par cœur et à rebours » des leçons auxquelles l’élève n’a rien compris. C’est aussi l’occasion de montrer les innovations de l’humanisme dans ce domaine ;
  • La guerre picrocholine (chap. XXIII-LI) : une dénonciation des rois agressifs, oublieux des traités de paix, délirants dans la conquête, obsédés d’eux-mêmes, rêvant de la conquête de Tunis et ravageant surtout les pauvres gens ;
  • Et l’abbaye de Thélème (chap. L-LVI)[2]. Après la guerre vient le temps de l’utopie. Frère Jean fera bâtir selon ses plans ce lieu à nul autre pareil.

 

Une étymologie à part pour un lieu à part

Thélème signifie « Volonté ». Les usages de ce terme indiquent une multitude de sens.

  • D’une part, c’est un terme religieux (Ecclésiaste, V, 3, Matthieu, 7, 21) : le vouloir en ce sens est l’orientation libre de l’homme vers Dieu.
  • D’autre part, c’est le nom d’une des nymphes qui mènent Polyphile au royaume de la Liberté dans Le songe de Polyphile de Colonna.
  • Enfin, ce vouloir s’identifie ici à une orientation positive de l’instinct naturel.

En tout cas, une pluralité d’orientations qui fait de l’abbaye de Thélème un endroit à part du reste de la fiction[3].

 

Une abbaye atypique pour un projet utopique

L’abbaye de Thélème ressemble à une petite cour de la Renaissance. Son architecture s’inspire clairement de châteaux tels que Chambord. On s’éloigne de l’image traditionnelle du monastère médiéval. Seigneurs et dames y vivent dans une atmosphère de culture et de politesse. La liberté de Thélème est que les « religieux » y vivent sans l’arbitraire d’une règle ou d’un chef. Ils suivent une autre règle, plus générale : celle qu’est la nature, qui produit du bien. La seule règle est «  Fais ce que voudras ».

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Rabelais et l’architecture de la Renaissance : restitution de l’abbaye de Thélème, par Charles Lenormant, 1840

Fiction entre couvent, cour et collège, Thélème vient d’ailleurs. Elle témoigne, au sein d’un récit folklorique, d’influences humanistes venues de toute l’Europe. Il y a d’abord Érasme qui, s’il n’est pas cité nommément, partage les mêmes convictions religieuses que Rabelais. Anticlérical, comme tous les réformateurs de l’époque, l’auteur est hostile aux moines parasites, à la censure des Facultés de théologie et à l’obscurantisme religieux. La fondation même de Thélème prend le contrepied de la religion traditionnelle.

Citons également l’influence de l’Angleterre et de l’Italie. D’une part, Rabelais s’inspire du modèle de société juste prôné par Thomas More. D’autre part, il s’inspire de Colonna quand il esquisse ce lieu d’éducation à la royauté intérieure, celle de gens « libres et bien nés » qui ne renoncent pas au monde, mais entendent en faire un usage meilleur. Rabelais présente ainsi son idéal évangélique et son engagement humaniste qui porte ses espoirs de rénovation du savoir et des pratiques religieuses.

 

L’utopie pour tous ?

Un discours utopique est défini par la clôture qu’il institue et qui sépare l’univers utopique du monde réel avec lequel il est censé coexister. L’exclusion apparaît comme la caution nécessaire à l’existence d’un domaine préservé[4].

Dans un endroit comme Thélème, où l’équilibre repose sur la bonne nature des gens, on ne peut admettre tout le monde. Ainsi, s’il n’y a qu’une seule règle et aucune clôture, l’inscription sur la grande porte déroule toute une série de restrictions qui interdit l’accès à l’utopie à certains.

Ne sont admis que :

« Les gens libres, bien nés, bien instruits, vivant en bonne compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui les pousse toujours à la vertu et les éloigne du vice, qu’ils appelaient honneur. »

L’œil bienveillant du roi sur la cour idéale : un lieu parfait de noblesse

En choisissant de nommer la nature honneur, Rabelais adopte un vocabulaire aristocratique. En théologie, un tout autre vocabulaire serait nécessaire pour nommer ce penchant naturel à faire le bien, qui subsiste même après la Chute dans le péché. Vision optimiste d’une élite, qui est à la fois bien née sous d’heureux auspices et bien née, dans de nobles familles. En ce sens, le Fay ce que voudras ne présente aucun risque de laxisme moral ni aucune trace de fantaisie personnelle.

Cependant, ce qui se construit là est bien l’équivalent rêvé d’une Cour, et non plus la rude et simple République égalitaire qui fonde sur l’agriculture et la sobriété ce que More appelle bien un monde des plaisirs de la nature. Comme dans beaucoup d’utopies, la vie à Thélème est, de fait, un privilège réservé à une élite. Un postulat valable à l’époque de Rabelais et toujours d’actualité.

 

Mieux que l’utopie de l’Abbaye de Thélème : une liberté qui fait sens

Au fond, qu’importe si l’utopie de l’abbaye de Thélème est réservée à un petit nombre. Dès l’introduction du roman, Rabelais nous appelle, nous, lecteurs, à bien regarder, puis à ronger l’os, puis à en déguster le contenu. Il appelle tout bonnement à une lecture progressive, littérale, puis « spirituelle », selon les dents et le zèle du lecteur.

Le prologue et le dernier chapitre nous invitent à chasser fermement l’imposition d’un seul sens. Somme toute, l’utopie finale de Gargantua consiste moins dans l’abbaye idéale de Thélème qui chasse les intolérants que dans la pluralité de sens offerte par  l’énigme finale. Cette utopie-là est aussi « thélémique » puisqu’elle célèbre, quant à elle, la libre volonté d’interpréter. Ainsi, Rabelais n’aura réellement fait preuve d’autorité que pour fonder sa méthode sur l’absence de tout principe d’autorité. Il fait confiance au lecteur et à ses capacités pour découvrir lui-même le sens (caché ?) des choses.

 

Moine humaniste, artiste penseur, homme universel : les multiples facettes de François Rabelais

Pour conclure, un mot sur l’auteur. Quand on évoque François Rabelais, on pense immédiatement à une série de stéréotypes bien ancrée dans l’imaginaire collectif : humour paillard, grivoiseries, obscénités et autres ivrogneries…

Maître Alcofrybas Nasier, alias François Rabelais (un bel anagramme!).

Pourtant, à l’instar de Clément Marot, son œuvre fut riche et complexe : enthousiasme pour la culture antique, sympathie pour les premiers réformateurs, critique du catholicisme établi, haine de la Sorbonne, satire de la justice.

Rabelais, initié de bonne heure aux lettres anciennes, poursuit sa formation d’humaniste au couvent de Fontenay-le-Comte, où son père l’a fait entrer ; mais il a l’esprit trop indépendant pour demeurer moine toute sa vie. Il quitte le couvent, étudie la médecine et se livre désormais aux activités les plus diverses : soins donnés à ses malades, recherches scientifiques, missions à l’étranger, charges ecclésiastiques, création littéraire. Des 1532, il entreprend une vaste épopée burlesque, dont les premiers volumes, Pantagruel, Gargantua, attirent les foudres « sorbonicques » ; beaucoup plus tard, il publie un Tiers Livre et un Quart Livre, eux aussi vivement discutés.

A travers l’œuvre littéraire de Rabelais, la pensée de la jeune Renaissance foisonne sous l’impulsion d’une imagination inépuisable, s’incarne dans des personnages comiques, se pare de tout l’éclat de la vie et de la gaieté[5].

Il y aurait tellement de choses à dire encore sur Rabelais et son œuvre. Mais cela fera sans doute l’objet d’autres articles. Dans l’intermède, nous ne pouvons que vous recommander vivement de (re)découvrir Maître François et son œuvre.

Hannibal LECTEUR & Alcofrybas

 

Notes et références

[1] Voir notre Décryptage.

[2] Il s’agit du chapitrage de l’édition de 1535 qui diffère de l’édition moderne.

[3] Voir dans Etudes rabelaisiennes t. 15, 1980, les trois articles de F. BILLACOIS, M. BARAZ, M. GAUNA, ainsi que P. NYKROG, « Thélème, Panurge et la Dive Bouteille », Revue d’histoire littéraire de la France, n° 65, 1965.

[4] Source : Jean-Yves Pouilloux, « Notes sur l’abbaye de Thélème », Romantisme, nos 1-2,‎ 1971, p. 200-204

[5] In. Histoire de la littérature française, P-G. CASTEX, P. SURER, G. BECKER, éditions Hachettes, 1974, p. 85.

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