Dans le cadre du Focus, O’Parleur vous propose un voyage en utopie. Chaque billet sera l’occasion de (re)découvrir une œuvre issue de la littérature, du cinéma, de la musique… Contexte, anecdotes, thématiques, ce voyage vous donnera des clés de lecture et, peut-être, l’envie de vivre votre propre utopie ! Aujourd’hui : Utopia, de Thomas More.

 

L’Utopie, de Thomas More, qu’est-ce que c’est ?

En 1516 paraît De optimo reipublicae statu deque nova insula Utopia de Thomas More (La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle Île d’Utopie)[1]. Le terme utopia est un néologisme grec signifiant « lieu qui n’est nulle part » (voir notre décryptage).

Thomas More Utopie

Carte de l’île d’Utopie gravée pour la première édition chez Thierry Martens en 1516, titrée « VTOPIAE INSVLAE FIGVRA ». (« Source : Bibliothèque Mazarine »)

Il s’agit d’un livre fondateur pour le genre littéraire utopique et la pensée utopiste. Le succès fut immédiat, porté par la réputation de Thomas More, ami d’Érasme de Rotterdam, et par son propos. Critique de la société anglaise (et européenne) du XVIe siècle, ses thématiques entraient en résonance avec :

  • Les travaux des humanistes ;
  • L’Église romaine et les inquiétudes des clercs quant à son devenir ;
  • Les préoccupations des magistrats au service du droit et des états ;
  • Les intérêts des bourgeois cultivés des villes marchandes.

Tous des intellectuels, inquiets de la perte des valeurs fondamentales de la politique et désireux d’apporter leur contribution à une réforme politique et religieuse.

 

Une composition atypique et utopique

Le livre montre le contraste entre les inégalités de son époque et les solutions des institutions utopiennes pour y remédier. Texte court mais dense, l’Utopie est une œuvre au croisement de plusieurs genres. Elle mêle stratégie d’écriture politique et dialogue philosophique. Elle s’inspire aussi de la satire et de la rhétorique.

Le texte emprunte en partie sa forme aux récits de voyage de Vasco de Gama ou de Magellan. Avec la découverte du Nouveau monde en 1492, les Européens découvrent de nouvelles cultures. Et More d’imaginer une civilisation originale située aux confins du monde connu. Civilisation qui permet à l’auteur de proposer un projet de société innovant.

 

Livre I : critique en absurdie…

L’œuvre se compose de deux livres. Le premier met en scène un dialogue entre Morus – l’auteur, qui a latinisé son nom – et le voyageur Raphaël Hythloday[2].

Thomas More Utopie

La discussion au jardin (détail de la page 25). (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Le récit des voyages de Raphaël à travers le monde est l’occasion d’une charge sans concession contre le régime féodal anglais. La corruption du régime entraîne la pauvreté du peuple qui doit se livrer au brigandage pour survivre. Et la société, qui a engendré cette misère, n’a qu’une seule réponse à ce fléau : la potence. Raphaël résume ainsi la justice (morale et sociale) :

« Que faites-vous, si ce n’est créer vous-mêmes des voleurs qu’ensuite vous punissez ? » […] « Summum jus, summa injuria » […] « le droit le plus extrême est la plus extrême injustice »

Il en est de même pour la politique. Les princes ne songent qu’à leur profit personnel, et « en revanche, ils s’occupent fort peu de bien administrer les États soumis à leur domination » ; quant à leurs conseillers, soit ils sont « ineptes », soit ce sont de « vils parasites ». Les assemblées sont conservatrices à l’excès.

À ses interlocuteurs qui s’étonnent que Raphaël ne soit pas conseiller d’un roi, ou n’ait pas d’ambition politique, celui-ci répond :

« L’air qu’on y respire [dans les hautes sphères de la politique] corrompt la vertu même. Les hommes qui vous entourent, loin de se corriger à vos leçons, vous dépravent par leur contact et l’influence de leur perversité ; et, si vous conservez votre âme pure et incorruptible, vous servez de manteau à leur immoralité et à leur folie. »

Thomas More affirme l’incommunicabilité la plus hermétique entre les princes et les hommes de bonne volonté en général et les philosophes en particulier[3].

 

Livre II : voyage en Utopie !

Le livre II déroule le récit du voyage dans l’île d’Utopie, parfois si semblable à la Grande-Bretagne[4].

Thomas More Utopie

Carte de l’île d’Utopie (Abraham Ortelius, 1595)

Raphaël passe en revue le régime social et économique de l’île, fondé sur le travail obligatoire et la journée de six heures, afin qu’il reste à l’ouvrier le temps de se cultiver. Cependant, les intellectuels, considérés comme improductifs, n’existent qu’en nombre limité.

La propriété privée est supprimée, conformément à la doctrine platonicienne, qui veut que toutes les richesses appartiennent à l’État ; l’argent, enfin, est aboli. Toute la vie économique est fondée sur l’échange des marchandises entreposées dans les magasins publics.

Les repas sont pris en commun. Les métaux précieux sont méprisés et l’or sert à faire les chaînes dont on attache les esclaves ou des plaques infamantes que l’on met au cou des condamnés.

More justifie l’esclavage et le commerce des esclaves ; il conserve la famille et la religion catholique comme institutions, quoique la religion soit absolument libre chez les Utopiens. La seule morale consiste à « vivre selon la nature », et tous les cultes sont respectables (sauf le matérialisme et l’athéisme).

Les plaisirs de l’esprit sont joints à ceux du corps, dans une sorte d’Épicurisme modéré, et la santé est le principal plaisir du corps.

En ce qui concerne la constitution politique de l’île, il s’agit d’une fédération de 54 cités identiques, composées de six mille familles chacune, sous la direction d’un « prince », Utopus, élu à vie, de philarques et de protophilarques, sortes de députés.

Les lois sont peu nombreuses et simples (contrairement au système juridique anglais). La conscription est obligatoire, mais seulement dans le but de défendre le pays. La paix est le but suprême de la politique, au point d’user de méthodes peu reluisantes pour éviter les combats (mercenaires, assassinats politiques, corruption, etc…).[5]

 

Une utopie humaniste…

Comme son ami Érasme, Thomas More participe pleinement au renouveau de la pensée qui caractérise la Renaissance. Il est aussi le plus illustre représentant anglais de l’humanisme à cette époque.

Pour comprendre la singularité de l’Utopie, il faut mentionner quelques livres célèbres qui furent rédigés et publiés en même temps ou peu après.

  • Thomas More publia l’Utopie en 1516 ;
  • Érasme publia son Institutio principis christiani la même année[6] ;
  • Nicolas Machiavel publia Le Prince, rédigé en 1513, en 1531[7]
  • Et Guillaume Budé publia De l’institution du prince en 1547

L’Utopie est entourée de « miroirs des princes » et de « livres de conseils »[8], c’est-à-dire de livres dont la portée et la visée politiques sont manifestes. Ces œuvres sont adressées à des princes. Ainsi, Érasme s’adresse au futur Charles Quint, Guillaume Budé à François Ier et Machiavel à Laurent II de Médicis.

Thomas More s’inspire de La République de Platon, dialogue qu’on redécouvrait en cette fin du XVe siècle. Ce texte servit de base aux intellectuels européens pour le champ politique. More délivre ainsi l’essence véritable de toute démarche utopique, telle que la culture européenne l’établira comme vertu cardinale de la pensée politique.

« Face au monde social réel construit tout au long de l’histoire des sociétés sur le principe de l’avoir et de l’accumulation privative des biens matériels au profit des puissants et des déjà riches, ce qui fait de l’homme un loup pour l’homme et de ceux qui dominent, les exploiteurs des peuples, on se prend à rêver d’un ailleurs où l’être de l’homme serait le bien suprême, son bonheur social, la fin rationnelle de toutes les institutions publiques et la recherche de la stabilité de la communauté humaine, l’objectif de toutes les magistratures. »[9]

 

… et un Thomas More révolutionnaire ?

Ainsi, l’utopie remplit-elle une triple fonction :

  1. D’abord, en nourrissant le rêve d’une société meilleure. Parce que différente, elle alimente l’espoir rétrospectif d’une transformation volontaire du monde réel ;
  2. Ensuite, en décrivant l’organisation idéale de ce monde inaccessible, elle favorise la prise de distance critique à l’égard des institutions politiques et sociales inégalitaires dans lesquelles nous vivons ;
  3. Enfin, en opposant la possibilité d’une autre vie à l’esprit d’accoutumance et d’acceptation de ce qui nous entoure, la démarche utopique peut devenir une invitation à la contestation pratique. En tout cas, un refus de la résignation au malheur de vivre. L’utopie peut donc devenir altercation polémique et appel à une alternance politique.

 

C’est pourquoi l’on a souvent tenu l’utopie pour une source des idéologies révolutionnaires. Toutefois, rien n’autorise à établir un lien de causalité entre l’utopie qui est source d’inspiration et pratiques révolutionnaires dont les origines et les déterminants sont infiniment plus complexes.

 

L’espoir en héritage

L’utopie agit dans l’histoire comme un « principe espérance », selon la formule du philosophe allemand Ernst Bloch. Et telle était bien l’idée de More qui faisait dire au narrateur dans le livre premier de son ouvrage :

« Aussi quand je compare les institutions utopiennes à celles des autres pays, je ne puis assez admirer la sagesse et l’humanité d’une part, et déplorer, de l’autre, la déraison et la barbarie. »

 

Toutefois, au terme de son récit, Thomas More semble douter de l’avènement prochain d’un monde meilleur : « je confesse aisément, écrit-il, qu’il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités. Je le souhaite plus que je l’espère. »

Ces mots de conclusion pourraient être un aveu de désespoir de l’auteur, plutôt qu’une quelconque espérance, de voir ces principes « utopiques » trouver une place dans la réalité.

Mais s’il ne peut changer la société, au moins peut-il toucher le cœur des hommes. L’Utopie est aussi un plaidoyer pour l’ouverture d’esprit, l’aptitude à l’expérimentation et à la discussion pour améliorer la société. Plus que toute institution nouvelle, c’est un état d’esprit que propose Thomas More. C’est sans doute par une révolution avant tout morale et individuelle qu’il conçoit l’avènement d’une politique plus juste et plus humaine. Un sujet plus que jamais d’actualité, preuve de la sidérante modernité d’un texte écrit au XVIe siècle et qui devrait inspirer la politique aujourd’hui.

 

Thomas More, un pionnier très discret. Et pourtant…

Pour conclure ce billet, un mot sur l’homme derrière l’œuvre.

Thomas More sur O'Parleur

Thomas MORE

Issu de la petite noblesse, Thomas More (1478-1535) s’est très tôt montré féru d’humanisme et comme tel, expert en lettres grecques et latines.

Quoique membre du Parlement d’Angleterre (1504), avocat des marchands de la City de Londres et pourvu d’autres titres et charges, Thomas More n’aspirait en réalité qu’à mener une vie familiale rangée à Chelsea près de Londres, au bord de la Tamise.

Pourtant, pressé par Henri VIII qui appréciait la clarté de ses analyses et encouragé par l’un de ses protecteurs, le cardinal Wolsey, More finit par accepter de passer au service direct de son prince : ne fallait-il pas que le philosophe se fît conseiller du prince puisque le prince n’était pas le philosophe attendu ?

Confronté à la responsabilité du pouvoir, More découvrit tout à la fois la puissance de ses instruments, les sortilèges et les vilenies de son exercice : où est l’équité et la justice quand on chasse les gens de chez eux pour mettre leurs terres en culture ? Quelles peuvent être l’autorité du droit et la vertu du prince quand celui-ci s’affranchit du droit commun et contrevient même aux préceptes sacrés de la religion de tous pour ne se soumettre qu’à sa passion ou à son intérêt de monarque ?

Un homme de conviction et de morale

À cet état déliquescent du régime monarchique anglais, More opposa une rigueur morale sans faille et le désir d’une réforme de la religion vers plus d’œcuménisme et de tolérance, afin qu’elle fut au service de l’homme et non des ambitions des prélats. C’est au nom de cette foi qu’il s’opposa au roi lors de son divorce avec Catherine d’Espagne.  Contre l’avis du pape, Henri VIII souhaitait épouser la britannique Anne Boleyn pour préserver la monarchie anglaise de toute forme de tutelle extérieure. Acte qui aurait pour conséquence de provoquer un schisme entre les églises catholiques anglicane et romaine.

Thomas More refusait d’être le complice d’un despote qui deviendrait ainsi chef de son Église. Condamné à mort pour avoir combattu ce projet, il périt décapité sur l’échafaud le 6 juin 1535. Cette mort laissa les humanistes chrétiens d’Europe sous le coup d’un immense désespoir, d’autant plus vif que simultanément se voyait entérinée la coupure de l’Occident chrétien entre catholiques romains et chrétiens protestants, éventualité qu’ils avaient obstinément combattue et qui signifiait leur échec politique.

Ce n’est qu’en 1551 (16 ans après la mort de Thomas More) que Ralph Robinson publie la traduction anglaise de L’Utopie, alors que le livre avait déjà fait le tour de l’Europe humaniste.

Thomas More fut canonisé par Pie XI le 19 mai 1935.

Hannibal LECTEUR

 

Notes et références

[1] Le titre original, qui sera repris en 1518, est : « DE OPTIMO REIP. STATU, deque noua insula Vtopia. Libellus uere aureus, nec minus salutaris quam festiuus, clarissimi disertissimique uiri THOMAE MORI inclytae ciuitatis Londinensis ciuis & Vicecomitis. ». On pourrait le traduire ainsi : La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d’Utopie. Un vrai livre d’or non moins salutaire qu’agréable, par le très éloquent Thomas More citoyen et shérif de l’illustre cité de Londres.

[2] Un nom qui n’est pas dû au hasard. Le vaisseau de Vasco de Gama qui ouvrit la route des Indes s’appelait Sao Rafaël. Hythloday vient de deux mots grecs νθλοϛ [athlos] : « bavardage » et δαιοϛ [daios] : « adroit », donc « habile à raconter des histoires ».

[3] Source : Agnès CUGNO, « L’Utopie de Thomas More : quelques repères », Actes de la Société chauvinoise de philosophie, 2002-I, Chauvigny, 2002, pp. 1-28.

[4] La configuration générale de l’île d’Utopie rappelle certains traits de l’Angleterre : sa forme, le golfe intérieur (la mer d’Irlande), le bras de mer étroit qui la sépare du continent ; le fleuve qui traverse la capitale ; les cinquante-quatre villes (cinquante-trois comtés d’Angleterre plus Londres). More se souvient aussi des descriptions d’Atlantis dans le Criton  de Platon (lac intérieur, long canal d’entrée) et de celles de Tacite peignant l’Angleterre dans la Vie d’Agricola.

[5] Ce résumé du système utopien provient également d’Agnès CUGNO.

[6] Érasme, La formation du prince chrétien, Paris, Classiques Garnier, 2015.

[7] Nicolas MACHIAVEL, Le Prince, Paris, P.U.F., 2014.

[8] In. Quentin SKINNER 2009, p. 178-192 « L’idéal humaniste du gouvernement princier » ou p. 301-312 « Les humanistes comme conseillers », par exemple.

[9] Claude MAZAURIC in. UTOPIE, Thomas MORE, p.6. Flammarion, Librio, coll. Philosophie.

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