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Illustration du billet citoyen vote et démocratie

Vote et démocratie

Les premières traces de l’exercice du droit de vote au sein des sociétés humaines remontent au temps de la démocratie athénienne.

Ce mode d’adoption des lois et de désignation des magistrats athéniens, constitue une nouvelle modalité parmi d’autres dispositifs déjà existants (tirage au sort, compétences particulières, appartenance à la noblesse…) réglant l’exercice du pouvoir à l’intérieur des frontières de l’Athènes antique. C’est grâce aux réformes menées par un Homme d’Etat et grand orateur grec, Périclès, que la votation citoyenne fut instaurée. Les rénovations politiques entreprises durant cette période ont institué l’extension du droit de vote à l’ensemble des citoyens athéniens.

Le droit de vote, s’avère donc le produit d’un ajustement politico-systémique d’avant-garde au Vème siècle av. J. -C. Il s’impose comme un nouvel outil au service des citoyens athéniens dans la conduite des affaires publiques de la cité.
Véritable percée de la prise de décisions collectives, le système politique athénien est le berceau incontestable de la démocratie, bien qu’il demeure objectivement incomplet. En effet, la cité grecque repose sur une stratification sociale inégalitaire, divisée en castes, où femmes, esclaves, et métèques sont exclus de la citoyenneté. Le titre est réservé exclusivement aux hommes nés d’une union entre un père athénien et une mère, elle-même fille d’un citoyen athénien. Athènes comptait environ 40 000 citoyens pour une population de 250 000 habitants.

Pourtant ces prémisses démocratiques se révèlent indubitablement l’épicentre d’un séisme dont les secousses se font encore ressentir au sein de nos sociétés contemporaines ; filles d’une époque où les principes démocratiques sont corsetés, étouffés et manquent cruellement d’espace pour se développer. L’émergence de la démocratie athénienne, porte le sceau d’une organisation politique collective, participative et choisie par ces citoyens, dont les rhizomes, notamment grâce à l’enracinement du droit de vote, se muent en véritable contrepoids à la politique inique du tyran et à la cupidité de l’oligarchie rampante.

Nous pouvons donc légitimement nous demander si la démocratie, ce pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple est effective lorsqu’une partie de la population du territoire sur lequel elle déploie sa puissance, se trouve exclue du processus de votation ? Par ailleurs, peut-on parler d’une société réellement démocratique en l’absence du droit de vote ? La votation citoyenne est-elle une substance de la démocratie ?

On trouve chez Jean-Jacques Rousseau, auteur du Contrat social et du Discours sur les fondements de l’inégalité parmi les hommes, une réflexion profonde, au sujet de l’articulation du vote avec le concept de souveraineté populaire, dont le caractère est indissociable du champ démocratique. Le philosophe et écrivain genevois, dégage un dualisme circonstancié entre démocratie et droit de vote, particulièrement dans le cadre des élections des représentants (président, député, etc…). Selon le vicaire savoyard, le vote s’érige comme l’antithèse de l’acte démocratique qu’il est censé incarner.
Pour Rousseau, la souveraineté populaire, exprimée par l’intermédiaire du vote et légitimée par le droit de vote, ne saurait être déléguée, représentée et transférée en démocratie. Chaque citoyen est le détenteur d’une parcelle de souveraineté, inaliénable, intransférable et imprescriptible. Dans le cas contraire, un régime où l’exercice de la souveraineté populaire s’effectue par l’entremise de représentants, relève d’un déni de démocratie et d’une dépossession de la substance même du citoyen.

« La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point […] Toute loi que le peuple n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. » Du contrat social, 1762.

Dans la continuité de l’arc de pensées rousseauistes, lorsque l’acte de voter se fait l’instrument de l’inhibition et de l’expropriation de la souveraineté populaire, il corrompt les fondements de la démocratie par l’intermédiaire d’un droit de vote, illusoirement démocratique.

« Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. » Du contrat social, 1762.

Cette duplicité fondamentale du droit de vote, doit nous rappeler à son histoire.

Le vote ne fut jamais un outil à l’usage exclusif des démocraties. De même, son organisation et les différentes formes sous lesquelles il peut s’exercer (censitaire indirect, direct, suffrage universel masculin…) démontre toute l’ambivalence de ce totem politique. De surcroît, le droit de vote étendu à l’ensemble des éléments d’une société, se révèle un moyen efficace et jouit d’une légitimité difficilement contestable, aux bénéfices des sophistes, des démagogues et des ambitieux avides de pouvoir, suffisamment habiles dans l’art d’illusionner et de stimuler avec éloquence les basses passions d’un électorat mal avisé.

Le vote est donc un instrument politique à manier avec prudence. C’est pourquoi, il est important de toujours conserver un œil critique à son encontre afin de ne pas commettre l’écueil de l’ériger en porte-voix exclusif des sociétés démocratiques. La pertinence du vote comme tout autre outil est déterminée par l’usage qui en est fait. Employé à des fins hostiles à l’intérêt général, il s’avère excluant, spoliateur de la souveraineté populaire, négateur du principe démocratique. Au contraire, lorsqu’il est utilisé pour servir le bien de la cité et de ses citoyens, il se révèle un mode de gestion des affaires publiques efficace, intelligent et fédérateur.

Le vote pour s’imposer en qualité de véritable agent démocratique doit se muer en prolongement de la souveraineté populaire et non pas incarner son achèvement. En conclusion, le droit de vote n’est pas essentiellement démocratique ; certes il est aujourd’hui une modalité essentielle de la démocratie, mais à l’abri de toute pensée critique, il peut devenir aussi le dernier clou qui scellera son cercueil.

 

A.M.M

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