Décryptage de la semaine

Aujourd’hui, le décryptage vous propose une présentation de l’utopie en préambule au prochain Focus. Si l’on a beaucoup entendu ce terme au cours des dernières semaines, entre espoirs d’un monde nouveau et chimères inatteignables, quelle est son origine ?

 

L’utopie en étymologie : utopique ou atypique ?

Utopie représente une francisation (1532, Rabelais) du latin moderne utopia, formé comme nom propre d’un pays imaginaire par Thomas More. Le terme apparaît pour la première fois dans son livre Utopia (1516).

Utopia, qui signifie proprement « en aucun lieu », est construit à partir du grec ou « non, ne pas… »,  et topos « lieu ». Le  sens originel de « pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux » n’est plus utilisé aujourd’hui.

Dans le vocabulaire politique du XVIIIe siècle, il désigne par extension le plan d’un gouvernement imaginaire (1710, Leibniz). De l’idée de système idéal, le mot passe au sens de « vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité » (milieu XIXe siècle). En 1862, le terme prend son sens moderne et désigne une conception qui paraît irréalisable, une chimère[1].

Cette polysémie, qui fait varier la définition du terme entre texte littéraire à vocation politique et rêve irréalisable, atteste de la lutte entre deux croyances. L’une en la possibilité de réfléchir sur le réel par la représentation fictionnelle, l’autre sur l’opposition du concret et de l’abstrait.

 

L’utopie : un monde idéal fictif…

L’utopie est la représentation d’une société idéale et sans défaut contrairement à la réalité. Elle est souvent entendue, dans un sens large, comme une réponse à la question philosophique du meilleur régime, particulièrement prisée dans l’Antiquité. Platon, bien que très antérieur à la naissance du genre (1516), peut être considéré comme un précurseur de l’utopie avec La République.

Plus spécifiquement, l’utopie est un genre littéraire s’apparentant au récit de voyage mais ayant pour cadre des sociétés imaginaires[2]. En effet, les utopistes situent généralement leurs écrits dans des lieux fictifs pour éviter la censure politique ou religieuse. A titre d’exemple : un pays lointain et mythique (Les Aventures de Télémaque, Livre 7, Fénelon, 1699), ou une île inconnue (L’Île des esclaves, Marivaux, 1725).

La société utopienne est foncièrement égalitaire et ignore toute propriété privée. Elle regroupe une communauté d’individus vivant heureux et en harmonie (l’abbaye de Thélème dans Gargantua de Rabelais, 1534). Elle repose en outre sur un ensemble de lois et une organisation rationnelle et précise (comme la Callipolis de Platon).

 

… qui égratigne le monde bien réel !

Plus que de montrer une civilisation parfaite, les utopies littéraires servent à dénoncer les travers de leur temps. Selon le philosophe Miguel Abensour, l’écrivain élabore l’utopie – du moins dans sa forme classique – comme une stratégie d’écriture politique[3]. Ce procédé permet de critiquer « librement » son époque.

Il s’agit de mettre en scène un entretien entre le narrateur (l’auteur ou son double littéraire) et un interlocuteur qui revient de cet ailleurs idéal. Ce dernier fait le récit de ce qu’il a vu. Il s’opère une critique du modèle culturel, des structures institutionnelles, politiques et sociales du régime dans lequel évolue l’auteur de l’utopie[4]. L’Utopie de Thomas More se veut ainsi une critique des injustices et des inégalités sous le règne d’Henri VIII, roi omnipotent et capricieux.

Au lieu de dire « notre régime est mauvais », l’auteur explique : « ailleurs, des solutions bénéfiques et équitables ont été mises en place et elles marchent ». Il désamorce ainsi le courroux des autorités morales, politiques et religieuses.

 

Un rôle politique et philosophique

L’utopie a également une portée politique et philosophique qui fait débat. En effet, elle peut se poser tout à la fois comme contestation ou comme justification idéologique dans la sphère politique.

Karl Marx fut le premier à utiliser le terme « utopie » de manière péjorative dans sa critique des « socialistes utopiques » (Proudhon, Fourier, Saint-Simon…). Selon lui, l’utopie est la représentation imaginaire d’un régime politique idéal et idéaliste. Comprendre : détaché de toute considération et compréhension des circonstances matérielles qui pourraient présider à son avènement[5]. Nous sommes plus proches de l’idéologie et des dangers qu’elle peut représenter.

Dans Idéologie et utopie, Karl Mannheim et Paul Ricœur proposent de distinguer les deux concepts. Selon eux, l’utopie est une force de changement : « elle propose une rupture radicale avec un système existant » et tente ainsi de briser la suprématie de l’actuel sur le possible. Elle s’oppose à l’idéologie, une force conservatrice ramenant plutôt la société vers l’existant.

D’autre théoriciens du politique, plus contemporains, ont étendu le concept d’utopie, lui donnant un rôle dans la dialectique historique. Notamment, Walter Benjamin et Ernst Bloch[6]. Vous l’aurez compris, le champ des possibilités de l’utopie est immense[7].

Ainsi se conclut ce rapide tour d’horizon de l’utopie (auquel il faudrait ajouter la peinture, la musique, le cinéma, les jeux vidéo…).

 

Et vous, quelle est votre utopie ?

Vous aussi, vous rêvez d’un monde meilleur ? Vous avez cessé de rêver et vous êtes lancé(e) dans un projet ? Une œuvre (livre, film, expo, etc…) vous a marqué(e) et vous a amené à repenser le monde et/ou à agir ?

Alors, prenez la plume, les pinceaux, la caméra et envoyez vos contributions à :  contact@oparleur.com.

En plus des articles traditionnels, venez partager vos idées, vos envies, vos espoirs sur O’Parleur ! 

Plus que jamais, vous avez la parole, votre avis compte !

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : Invitation au voyage, de Charles Baudelaire

 

[1] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[2] Voir l’article Utopie dans : Collectif, Les Littératures française et étrangères, Paris, Larousse, 1992, p. 1663-1664.

[3] Sur le sujet, lire : Miguel ABENSOUR, L’Utopie de Thomas More à Walter Benjamin, Paris, Sens & Tonka, 2000 et Le Procès des maîtres rêveurs, Arles, Sulliver, 2000.

[4] In. Pascal MOUGIN et Karen HADDAD-WOTLING, Dictionnaire mondial des Littératures (un vol. in-4), Paris, Larousse, coll. « Littérature », 2002 (ISBN 978-2-035-05120-2)

[5] Définition donnée dans : Karl MARX, L’Idéologie Allemande, 1845.

[6] Respectivement dans Thèses sur le concept d’histoire (B. Walter, 1940) et Le Principe Espérance (Das princip Hoffung, E. Bloch, 1954-1959)

[7] Pour plus de pistes de lecture, consulter cette page

Retrouvez notre précédent Décryptage → Pour des prunes

Redimensionnement de la police
Mode de contraste