Industriel complexe ~ Usine à gaz

Décryptage Usine à gaz

Décryptage de la semaine

Réformes difformes, services clients aux abonnés absents ou formulaires qui mettent les nerfs… Nous cochons toutes les cases de l’usine à gaz ! Heureusement, O’Parleur est là pour raconter l’origine de l’expression. Visite guidée avec le décryptage du O’, la rubrique qui aime les bons tuyaux !

 

Usine et dépendances

Usine[1] est à l’origine un mot dialectal du nord de la France[2], désignant alors un atelier de brasseur. Par la suite, elle désigne un moulin ou une forge, installés sur un cours d’eau[3].

Décryptage Usine à gaz

Jusqu’au XVIIIe siècle, usine désigne un établissement de production utilisant des machines hydrauliques, en particulier les grosses forges ; puis, un déplacement s’opère. Deux grands bouleversements, la révolution industrielle et la découverte du gaz manufacturé (ou gaz de ville), lui donnent de nouveaux sens.

Usine à gaz

Le mot désigne alors plus largement un établissement où l’on utilise des machines et où l’on travaille des matières premières. Avec le développement de l’industrie, usine entre en concurrence directe avec fabrique et manufacture et les élimine progressivement au cours du XIXe siècle[4].

Mais revenons à notre usine à gaz.

 

1812, la première usine à gaz d’Accum

En 1800 ont lieu les découvertes du gaz manufacturé. Pourquoi les ? Parce que quatre inventeurs se disputent partagent cette trouvaille :

  • Le français Philippe Lebon (gaz de bois ou gaz hydrogène) ;
  • L’anglais William Murdoch (gaz de houille ou gaz hydrogène carboné) ;
  • L’allemand Frédéric-Albert Winsor ;
  • Et le limbourgeois Jan Pieter Minckelers[5] ;

Cette découverte va permettre l’essor de la carbochimie[6]. Comme souvent avec les grandes innovations, une chose vient rapidement à l’esprit : les bienfaits pour l’humanité le profit potentiel !

La première usine à gaz est réalisée en 1812 par le chimiste allemand Friedrich Accum, sur Curtain Road à Londres[7].

Décryptage Usine à gaz
La première fabrique londonienne de gaz en 1814. Plan de Friedrich Accum dans A Practical Treatise on Gas Light (1815). Les appareils de distillation sont placés transversalement, directement sous la cheminée, le gazomètre est sur la gauche.

L’industrie du gaz connaît une forte expansion en Europe aux XIXe et XXe siècles. Des usines de taille importante font alors leur apparition dans le paysage industriel. Ce sont des structures gigantesques et complexes. Les immenses carcasses métalliques des gazomètres nécessaires au stockage du gaz obtenu en imposent dans le paysage.

Décryptage Usine à gaz
L’ancienne usine à gaz du Landy, à la Plaine Saint-Denis.

Elles mettent également en place tout un système de tuyauterie et de mécanismes complexes. Complexité qui va bientôt devenir proverbiale.

 

L’usine à gaz aujourd’hui

La taille et l’enchevêtrement des canalisations trouvent une place de choix dans la langue française. En plus de son sens industriel basique, l’usine à gaz désigne une construction très compliquée et peu performante[8].

 

Par extension, elle désigne un système complexe, difficile à comprendre ou vague. Cela peut s’appliquer à un projet de loi, une réforme.

Enfin, l’usine à gaz incarne un système surdimensionné au regard de la tâche qu’il doit accomplir (une administration…). En informatique, un logiciel comportant énormément de fonctions souvent accessoires, occupant beaucoup de place en mémoire sans être pour autant pratique à l’emploi, est qualifié d’usine à gaz.

Si la dernière usine de ce type a fermé ses portes à Belfort (Franche-Comté) en 1971[9], notre expression, en revanche, n’en finit pas de faire des étincelles !

Hannibal LECTEUR, ni complexe, ni industriel

 

En bonus : l’usine à gaz, C’est Pas Sorcier !

 

Notes et références – Usine à gaz

[1] Le mot représente l’aboutissement du latin officina « atelier, fabrique » (cf. officine), terme général qui s’emploie en diverses acceptions dans les vocabulaires techniques pour « poulailler, volière », « forge » (cf. italien fucina), « atelier où l’on fabrique la monnaie ».

Officina est une contraction de opificina, dérivé de opifex « celui qui fait un ouvrage », de opus et facere (cf. faire), d’après par exemple aurum-aurifex. Opus a le sens général de « travail, ouvrage » ; spécialisé en technique (agricole, militaire), il désigne aussi les ouvrages d’un artiste (cf. œuvre) ; il se rattache à une racine indoeuropéenne °op- correspondant à l’idée d’ « activité productrice ».

[2] Relevé au XIIIe siècle sous les formes oechine, oechevine, ouchine, etc.

[3] Sous les formes wisine (1274), uisine (1341) et usine (1355), peut-être sous l’influence du verbe user.

[4] Par métonymie, le mot désigne ou symbolise la grande industrie.

[5] Le seul qui ne lui donne pas de suites industrielles.

[6] Voir l’Histoire du gaz manufacturé sur Wikipédia.

[7] Pour compte de la Gas Light and Coke Company.

[8] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[9] Ces bâtiments étaient forts polluants, avec des conditions de travail difficiles. Ils ont pour la plupart été détruits aujourd’hui.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Bobard