Contre-histoire de la réussite
Photographie de deux pièces d’échecs

Une brève contre-histoire de la réussite

La sémantique usuelle définit la réussite comme « une entreprise, une action, une œuvre qui connaît le succès » (Dictionnaire de français, Larousse). Le mot réussite est le synonyme d’un résultat favorable. Néanmoins l’aspect purement sémantique ne sera pas l’objet principal de ce billet. Son épicentre se rapportera au versant émotionnel et symbolique induit par la notion de réussite.

La réussite, important vecteur d’émotions positives mais pas que…

Qui n’a jamais ressenti l’agréable et grisant sentiment qui accompagne nos plus grandes réussites ?  Le succès dans notre course infernale à l’atteinte de nos objectifs, annihile le doute, dope la confiance en soi, sublime nos actes. Elle nous délivre ce torrent d’orgueil qui nous donne l’audace et le courage de nous regarder dans le miroir de notre vie et d’aimer, l’espace d’un court instant, notre pâle reflet. Cette consécration forte en émotions positives, structure au sein de notre mental son propre parcours de la récompense. Néanmoins ce sentiment, rare, transcendant et impalpable, n’est atteignable qu’à grandes peines. En effet, l’une des principales composantes de l’être humain est l’échec, ou plutôt l’essai. La (vaine) tentative est le composite par essence et par excellence de l’architecture de la réussite. Baruch Spinoza, philosophe déterministe du XVIIème siècle, dépeint le caractère éphémère de l’émotion enfantée par le merle blanc de la réussite. Pour le penseur néerlandais, la joie est atteinte par la satisfaction d’un désir (l’objectif) qui une fois atteint, est aussitôt consommé puis remplacé par un autre désir. Le philosophe définit cette course éternelle au désir insaisissable, imperceptible et indomptable comme un processus sempiternel et comme le moteur par essence de l’être humain. La vie humaine n’est qu’une succession de frustrations (par faute d’un désir non comblé), de joies « éphémères » (induites par le caractère d’un désir satisfait irrémédiablement remplacé par un nouveau désir) et d’ennuis (par lassitude de la chose obtenue). Le philosophe allemand, Arthur Schopenhauer, dans son œuvre, Le monde comme volonté et représentation, à travers son célèbre trait d’esprit, « La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui », propose une réflexion qui s’inscrit dans la droite lignée de ce courant de pensée. La réussite, résultat d’un désir comblé, par le tribut qu’elle exige est donc génératrice des affects de la frustration et de l’ennui.

Mais au-delà des émotions, la réussite est également et avant tout un symbole contemporain lourd de sens et de conséquences.

La réussite, dictature d’un symbole moderne

Emblème suprême de la modernité, la réussite est devenue le point culminant de nos vies. On nous apprend très tôt dans le milieu scolaire que celui qui réussit tient le haut du pavé de l’échelle sociale et celui qui échoue barbote dans la vase stagnante qui constitue le marais putride des individus ratés. La dictature de la réussite se répand et le schisme se crée entre « les gens qui ont réussi et les gens qui ne sont rien ». Pourtant une confusion est opérée en ce qui concerne la véritable essence de la réussite. Assimilée à tort à la notion d’accomplissement ou de réalisation de soi qui consacre ce qu’il y a de meilleur en chacun de nous et porte au plus haut les valeurs et la vertu humaine, la doctrine du succès s’applique par-delà le bien et le mal. Parfois, sous-tendue par la cupidité, l’avidité et la concupiscence, la réussite n’est garante d’aucune vertu et d’aucune action positive. Pour exemple, le succès récents des dirigeants de Bayer s’incarne dans la prolongation par les institutions européennes de l’usage du glyphosate, une substance toxique, cancérigène et un perturbateur endocrinien reconnu.

Sous la couverture d’un système qui brandit le symbole de la réussite comme  une valeur indiscutable, nous permettons donc que des individus saccagent, exploitent et corrompent notre environnement, nos démocraties et nos vies. La réussite libérée de ses gardes fous est devenue un blanc-seing octroyé à une minorité, légitimant de soumettre en toute impunité la majorité des êtres humains qui a refusé ou échoué à gravir l’échelle du succès.

A.M.M

Bibliographie :

Ethique, Baruch Spinoza

Le monde comme volonté et représentation, Arthur Schopenhauer

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