Décryptage de la semaine

Tout escroc digne de confiance vous le dira : pour réaliser une belle arnaque, il faut trouver le pigeon idéal. Mais quel rapport entre le volatile et la victime d’une combine habile ? Le décryptage prend sa plus belle plume et vous explique tout !

 

L’origine du pigeon, entre étymologie et ornithologie ? 

Si le ramage se rapporte au plumage, alors l’étymologie se rapporte au décryptage ! Issu du bas latin pipio, –onis[1]¸ le « pijon » (puis pigeon en 1330) apparaît au début du XIIIe siècle. Il désigne le petit d’un oiseau ou un pigeonneau (IVe siècle). Pigeon élimine l’ancien mot coulomb « colombe pigeon »[2].

Le mot perd son sens primitif de « petit d’un oiseau » pour désigner un oiseau différent de la colombe, d’abord en anglo-normand (XIIIe s.), puis sur le continent (fin XIIIe s.). Il correspond aujourd’hui à la fois à l’oiseau comestible élevé et à celui qui vit en abondance dans certaines villes.

Mais quel rapport avec l’individu naïf qui se fait escroquer…

 

Alouette, gentille alouette…

… Ou plutôt « plumer » ? A son apparition, vers 1150, le verbe plumer signifie d’abord « tirer, arracher la moustache de (un homme) » et « arracher les plumes à (un oiseau) ». Au XIIe siècle, il prend le sens de « dépouiller, voler (quelqu’un) » (1205-1250), toujours vivant de nos jours[3]. Par la suite, d’autres mots enrichissent la métaphore aviaire de l’escroquerie, comme… duper !

 

Un pigeon : entre jeu de dupe et de huppe

Si les belles plumes font les beaux oiseaux, elles font aussi le décryptage du jour ! Dupe (ou duppe en 1426), nom féminin et adjectif, doit son origine à un oiseau : la huppe. Il s’emploie d’abord dans le jargon (argot) puis dans le langage familier pour désigner l’animal.

Au XVIe siècle, il désigne le « plumage de huppe », par allusion à la stupidité supposée de l’oiseau. Dupe est formé de huppe, avec un « d- », à moins qu’il ne s’agisse (P. Guiraud) de °hupper pour « enlever la huppe » (symbole de prestige) comme on plume l’oiseau : le dupé est alors celui qui a été « plumé ».

Dupe, d’abord dans l’argot des tricheurs et des soudards, est passé dans la langue littéraire ou soutenue sauf dans quelques locutions plus usuelles (marché de dupes, être dupe…). Depuis 1656 (Pascal), on le rencontre également comme adjectif attribut (être dupe).

Son dénominatif courant DUPER, verbe transitif, (avant 1489, dupé) demeure rare avant 1632. Comme dupe, ce verbe est d’usage soutenu. Il a produit DUPERIE, nom féminin (1690, dupperie), d’usage littéraire, et DUPEUR, EUSE (1669) qui ne s’emploie plus guère.

 

Le pigeon aujourd’hui

Le pigeon vient bientôt rejoindre la huppe et désigne une personne qui se laisse facilement tromper (vers 1490). Le verbe PIGEONNER complète la série en 1565 avec l’emploi transitif et figuré de « duper » d’après le sens correspondant de pigeon[4]. Quant à la huppe, espèce plus rare que le pigeon, elle s’efface très rapidement dans l’imaginaire populaire.

Notre volatile rejoint donc le dindon de la farce, la roupie de sansonnet et autre éléphant dans un magasin de porcelaine au Panthéon des expressions peu flatteuses pour les animaux.

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : Mon truc en plumes (forcément !)

 

Notes et références

[1] Dérivé des verbes expressifs pipiare « pousser des vagissements », pipire « piauler », d’origine onomatopéique (pépier, piper).

[2] Pigeon a éliminé l’ancien mot coulomb « colombe pigeon » parce que l’on préférait au marché les pigeonneaux aux pigeons ; coulomb est déjà réputé « vieux » par Trévoux (1704) et n’est usité aujourd’hui que dans les parlers du nord-est, de l’est et du sud-est de la France et en catalan ; il continue le latin columbus (d’où vient l’italien colombo, dont le féminin columba a donné colombe).

[3] Les expressions classiques plumer l’oye sans la faire crier (1581), plumer la poule (1690) ont disparu. Le sens analogique, « ôter l’écorce, la peau » (1350) reste en usage dans certaines régions. Celui de « friser l’eau en ramenant l’aviron en arrière » est une spécialisation analogique moderne en aviron.

[4] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Tel est pris qui croyait prendre

Redimensionnement de la police
Mode de contraste