Décryptage de la semaine

Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence […] où tout vous ressemble, mon cher ange.

Charles Baudelaire, L’invitation au voyage, in. Le spleen de Paris (1869)

 

On ne pourrait trouver plus belle définition du pays de Cocagne que ce poème. Mais où trouve-t-on ce pays utopique ? Réponse avec le décryptage du O’, la rubrique où tous les pays sont beaux !

 

L’étymologie, ce n’est pas du gâteau !

Quoi de plus logique que de commencer un sujet sur l’utopie par… une controverse ! En effet, le pays de Cocagne a une étymologie très discutée.

Cocagne est un nom masculin attesté depuis le milieu du XIIIe siècle en langue française. Le terme viendrait :

  • D’un texte en ancien français, en 1250 environ, le Fabliau de Coquaigne qui décrit ce pays de fêtes continuelles, du luxe et d’oisiveté. Il reprend le conte néerlandais Dit it van dat edele lant von Cockaenghen (Voici le noble pays de Cocagne).
  • De l’italien cuccagna (XIVe siècle), qui désigne un canton du même nom sur la route de Rome à Loreto, en Italie. Au XVIIe siècle, à Naples, se déroulait une fête célébrant le Vésuve. On érigeait une sorte de « monticule censé représenter le volcan d’où jaillissaient viandes, charcuteries et vins ». On appelait ce monticule cocagna, en hommage à Cuccagna, réputée pour sa vie facile et bon marché[1].
  • Cocagne pourrait dériver de l’espagnol cucaña. (XVIIe siècle).
  • En moyen français, il faut relever cocagne pour « pastel en pâte » (1463, quoquaigne). Le terme est lui-même emprunté au provençal cocanha, coucagno, de même sens. Il est notable que la culture du pastel engendra une grande prospérité dans le Haut-Languedoc (un pays de Cocagne, en somme). En plus du pastel, le provençal se rapproche aussi du terme coca pour « coque » (vers 1350) ou « gâteau » (1391, coga).
  • On a aussi évoqué l’étymon germanique °koka d’origine onomatopéique (allemand Kuchen, anglais cake « gâteau »), le pays de Cocagne étant le pays des friandises. L’intermédiaire serait le moyen bas allemand kokenje, ou °kokania formé sur le modèle de Germania « Germanie ».
  • L’anglais évoque Land of cokaygne / cockaigne (début XIVe siècle)

 

Le pays de Cocagne aujourd’hui

Le mot définitif est apparu en 1533 comme le nom d’un pays imaginaire où tout est riant et en abondance (pays de Cocagne). Employé anciennement au sens de « fête, réjouissance », « cause de réjouissance », le mot survit dans mât de cocagne ou pour connoter une abondance facile.[2] C’est Cocagne, encore utilisée aujourd’hui en Provence, signifie : « c’est facile ».

Hannibal LECTEUR

 

Et l’utopie dans tout ça ?!

Si le pays de Cocagne est un endroit où l’on trouve de tout en abondance, peut-on parler d’utopie ?

Tournons-nous vers la peinture pour répondre à cette question. En 1567, la révolte des Gueux[3] bat son plein. Alors que Bruxelles est mise à feu et à sang par les troupes du duc d’Albe, le peintre Pieter Bruegel se réfugie dans son art. Il peint son Pays de Cocagne.

Décryptage Pays de Cocagne

Le Pays de Cocagne, par Pieter Brueghel l’Ancien (1567-1569)

Le tableau représente les trois ordres de la société médiévale : un clerc, un chevalier et un paysan. Ils dorment sous un arbre qui porte une table couverte de mets. Ils ont l’air repus et paisibles. La symbolique est forte puisque tous trois sont égaux dans l’abondance et la quiétude.

Ici, les soldats ont déposé leurs armes, les agriculteurs leur fléau, les étudiants se couchent sur leurs livres, pour une trêve perpétuelle sous les auspices d’une nature généreuse. Le pays de Cocagne peut être vu comme une expression de l’aspiration à la prospérité universelle, à la paix et à l’égalité, un paradis terrestre. Une utopie, en somme.

 

En bonus : L’invitation au voyage, ou le pays de Cocagne de Charles Baudelaire, in. Le spleen de Paris (1869)

 

[1] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 134-135.

[2] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[3] La révolte des Gueux est un événement qui a lieu aux Pays-Bas espagnols à partir de 1566 et dont le chef de file est Guillaume d’Orange. Le soulèvement, réclamant la liberté religieuse, débouche sur la guerre de Quatre-Vingts Ans, opposant les révoltés néerlandais à l’Empire espagnol.

Retrouvez notre précédent Décryptage → L’utopie, concept et genre littéraire

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