Illustration Décryptage "Un malabar"
Illustration du dieu Ganesh

Expression ~ Un malabar

Décryptage de la semaine

Manque de tonus ? Petite fatigue ? Au sortir de l’hiver, vous avez besoin de vous remettre en forme. Adoptez le Décryptage du O’, la rubrique qui muscle… le cerveau ! Retour aux origines du mot Malabar, un terme simple en apparence mais qui ne manquera pas de nous faire voyager.

 

On malabar vers l’aventure ! (Pardon…)

Cap vers 1911, année où malabar, nom masculin et adjectif, fait son entrée dans la langue française. Le terme est emprunté à l’argot des marins (1903). Il désigne les mercantis, des marchands d’Orient ou d’Afrique, qui font leurs négoces sur les ports francs[1] (Beyrouth, Tunis, Gibraltar, Portugal, Gorée…). Ces marchands ont parfois une réputation sulfureuse, qui se retrouve dans le second sens – péjoratif – de mercanti : « commerçant, homme d’affaires âpre au gain et malhonnête »[2].

Ainsi, ce malabar est un commerçant dur en affaires, malin, le terme ayant une connotation liée à l’intellect.

En parallèle, il existe aussi un terme malabar pour désigner les forçats dans les pénitenciers d’Afrique. Les forçats qui, comme chacun sait, exécutent des travaux de force. Nous avons donc l’esprit et le muscle. Cette distinction aura son importance par la suite.

Mais où l’argot maritime est-il allé chercher ce mot ? Très vraisemblablement du côté de l’Inde, notre seconde destination !

 

Quand y’en a marre, y’a… mala vaaram ! (Malabar en Malayalam)

Malabar viendrait du nom ethnique Malabar (1663)[3] « Indien de l’Etat de Kerala », tiré de Malabar, nom d’une région côtière du sud-ouest de l’Inde. Son nom est censé dériver des mots Malayalam[4] mala (colline) et vaaram (région). Cette région, située entre les Ghats occidentaux et la mer d’Arabie, composait une partie de la compagnie britannique des Indes orientales. Sous l’occupation britannique, elle fut au cœur de la production de poivre, épice qui transitait par bateau, notamment dans les ports francs ! Tout se rejoint !

Quand il fait son entrée dans la langue française en 1911, malabar correspond d’abord à « fort physiquement, costaud ». Puis, le terme englobe une seconde notion, basée sur l’intellect, toujours grâce à l’argot. Cette fois, il s’agit non plus de l’argot maritime mais militaire. Ce sont les Poilus, soldats de la Première Guerre Mondiale, qui ont développé un nouveau vocabulaire, aussi pittoresque que truculent, pour oublier les atrocités du quotidien. On trouve ainsi, en 1916, cette attestation très intéressante : « Les types de Panam, c’est des types malabars »[5]. Comprendre : intelligents.

Le terme a probablement subi l’influence de mâle (force) et celle de malin (intellect) pour construire ces deux sens.

Aujourd’hui, malabar reste employé pour désigner quelqu’un de fort, la notion seconde de « fort mentalement, malin » (1916) s’est moins bien maintenue que pour certains synonymes (fort, costaud…)[6].

Pour conclure, nous citerons la dixième satire de Juvénal, qui disait « Mens sana in corpore sano ». Un esprit sain dans un corps sain. Ne serait-ce pas la plus belle définition d’un malabar ?

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : pour en savoir plus sur l’argot des Poilus

 

Le saviez-vous?

Malabar est également le nom d’un volcan en Indonésie, situé à l’Ouest de Java.

Plus insolite, c’est aussi un super-héros Marvel (Strong Guy) qui appartient à l’univers des X-Men. D’ici à ce qu’il fasse son apparition au cinéma…

 

[1] Un port franc est une zone franche non soumise au service des douanes, où sont implantées des usines, dont les marchandises fabriquées sont toutes exportées, ou des entrepôts.

[2] Source : https://www.cnrtl.fr/definition/mercanti

[3] Source : A. de Wicquefort, Relation du voyage de Perse et des Indes Orientales, trad. de l’angl. de Th. Herbert, p.48 in. Fonds Barbier

[4] Le malayalam (മലയാളം (malayāḷaṃ), /maləjaːɭəm/) est une langue dravidienne d’Inde, parlée dans le sud du pays et notamment dans les États du Kerala et du Lakshadweep, ainsi que le territoire de Pondichéry, où elle est langue officielle.

[5] In. Esn. Poilu 1919. Source : https://www.cnrtl.fr/definition/malabar.

[6] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → L’habit ne fait pas le moine