un éléphant dans un magasin de porcelaine
Un éléphant dans un magasin de porcelaine

Expression ~ Un éléphant dans un magasin de porcelaine

Décryptage de la semaine

Virtuose des gaffes, bévues et boulettes en tout genre, celui qui est comme un éléphant dans un magasin de porcelaine va « commettre une bourde dans une affaire délicate ».

Mais d’où vient cette expression ?

 

Pour  « ivoire » plus clair…

L’expression proverbiale « un éléphant dans un magasin de porcelaine » n’est officiellement attestée qu’en 1955 mais est incontestablement très antérieure, probablement entre le XVe et le XVIIIe siècle. Un peu d’étymologie pour éclairer notre lanterne.

Porcelaine, qui semble être employé pour la première fois dans le Livre de Marco Polo (1298), est emprunté à l’italien porcellana qui, bien que n’étant attesté qu’au XIVe siècle, devait faire partie du vocabulaire de Marco Polo et de Rusticien de Pise[1] avec ses deux sens : « mollusque logé dans un coquillage univalve » et « céramique fine et dure », avec un aspect brillant et poli. Par métaphore, le terme a par la suite servi à des emplois exprimant l’idée de fragilité et d’éclat, notamment dans la locution adjective en porcelaine (Balzac, 1832)[2]. Cette image vient contraster avec celle toute en force et en rugosité de l’éléphant.

L’éléphant apparaît dans la langue française sous la forme elefant au début du XIIe siècle (1121) mais la variante olifant domine en ancien français jusqu’au XVe siècle. C’est un emprunt au latin elephantus, lui-même dérivé du grec elephas, elephantos pour désigner l’éléphant et l’ivoire[3].

L’origine du mot, qui remonte au IIe millénaire avant J-C est plutôt à rechercher en Asie Mineure, alors centre florissant de l’ivoirerie. En français, olifant a eu aussi les sens « ivoire » et « cor d’ivoire ». Mais olifant et éléphant, forme qui l’emporte aux XV-XVIe siècles, désignent surtout le grand pachyderme sous ses deux variétés, africaine et asiatique.

Sa taille, ses oreilles et la forme singulière de sa trompe en ont fait un animal symbolique, dont le nom est beaucoup usité dans des allégories et des métaphores[4]. Très rapidement, le mot est employé en parlant des humains, dans de nombreuses locutions : être gros comme un éléphant (1825), avoir une mémoire d’éléphant ou être comme un éléphant dans un magasin de porcelaine (1849) pour caractériser un lourdaud qui intervient dans une affaire délicate[5].

Notons qu’il existe également une variante de l’expression :

« Pour un homme de goût, c’est un peu patte d’éléphant dans le plat d’épinards »

(Hervé Bazin, Vipère aux poings, 1948, p. 141)[6]

 

Un éléphant, ça trompe énormément !

On retrouve une belle mise en scène de cette expression dans l’Encyclopédie des farces et attrapes et des mystifications, qui dresse notamment le portrait de Jim Moran. Cet humoriste américain, qui n’a pas inventé l’expression contrairement à une croyance populaire erronée et qui tend malheureusement à se développer, se targuait de pratiquer le « hot-foot mental » : sa philosophie consistait à « secouer » – ou du moins à essayer – les habitudes mentales et convictions des gens, à détruire les clichés, à remplacer la phrase, l’action, le geste attendu par une phrase, une action, un geste qui soit leur contraire absolu. C’est une sorte de « contrepèterie non verbale »[7]. A titre d’exemple :

« […] sur un terrain vague de New-York, il installa une botte de foin, y laissa tomber une aiguille et se mit à sa recherche ; il fit dresser une guérite sur la place de Time Square et mit en vente des petits pains afin de déterminer exactement comment se vendent les petits pains […] »[8]

Le passage qui nous intéresse se trouve dans les lignes suivantes :

« Il administra une quantité effroyable de whisky à un cochon afin de vérifier la valeur de l’expression « saoul comme un cochon » : il démontra l’inexactitude de l’affirmation « comme un éléphant dans un magasin de porcelaine » en introduisant un éléphant dans un magasin de porcelaine (les seuls dégâts se limitèrent à deux tasses et une soucoupe cassées – les trois objets ayant été brisés par un journaliste convoqué pour l’occasion) » [9]

 

On nous aurait donc menti ! L’éléphant vient ainsi s’ajouter à longue liste des animaux injustement décriés par l’homme dans des expressions peu flatteuses. Mais qu’il prenne garde, ces derniers pourraient avoir la rancune tenace, surtout s’ils ont une mémoire d’éléphant !

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : pour mettre à mal les clichés sur l’éléphant.

 

[1] Rustichello da Pisa (ita.) ou Rusticien de Pise est un écrivain italien de langue française de la fin du XIIIe siècle. Il est l’auteur d’une compilation en prose de légendes arthuriennes et il a compilé, également en français, le mémoire de Marco Polo dans le Devisement du monde, ouvrage célèbre sous le titre Le Livre des merveilles.

[2] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[3] L’ivoire ayant été connue à Rome avant l’éléphant. Et ce n’est pas la moindre des ironies de ce décryptage.

[4] Par extension et allusion à la taille, au corps massif, le nom de ce mammifère est donné à un phoque à trompe, l’éléphant de mer ou éléphant marin (1560).

[5] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[6] Source : https://www.cnrtl.fr/definition/éléphant

[7] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 329.

[8] Source : Encyclopédie des farces et attrapes et des mystifications, publié sous la direction de François Caradec et Noël Arnaud, Pauvert, 1964.

[9] Source : Ibid.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Minute, papillon!