Décryptage de la semaine

L’ultracrépidarianisme… Un mot bien compliqué pour définir un comportement de tous les jours. Si vous suivez l’actualité, ou si vous êtes actifs sur les réseaux sociaux, l’ultracrépidarianisme n’est jamais loin ! Mais qu’est-ce donc ? Réponse dans un décryptage docte et documenté !

 

L’ultracrépidarianisme, comment ça marche ?

« L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit » – Aristote

Vous connaissez ces gens qui aiment donner leur avis sur tout… Mais si ! Ceux qui adorent parler sans savoir, qui ne vérifient pas leurs sources (quand ils en ont…) ; ceux qui ont VRAIMENT eu leur diplôme dans une pochette-surprise !

Cela vous est familier ? Alors, vous l’avez deviné… L’ultracrépidarianisme est le comportement qui consiste à parler avec assurance de choses que l’on ne connaît pas. On donne son avis sur des sujets à propos desquels on n’a pas de compétence crédible ou démontrée[1]. Il peut être associé à l’argument d’autorité[2]. Nous ne sommes pas loin de raconter des salades.

 

Un mal moderne… qui date de l’Antiquité !

Pline l’Ancien évoque le terme en premier. Il en attribue la paternité à l’artiste Apelle[3] :

Quand il avait fini un tableau, il l’exposait sur un tréteau à la vue des passants, et, se tenant caché derrière, il écoutait les critiques qu’on en faisait, préférant le jugement du public, comme plus exact que le sien. On rapporte qu’il fut repris par un cordonnier, pour avoir mis à la chaussure une anse de moins en-dedans. Le lendemain, le même cordonnier, tout fier de voir le succès de sa remarque de la veille et le défaut corrigé, se mit à critiquer la jambe : Apelle, indigné, se montra, s’écriant : [sutor, ne supra crepidam]

Histoire naturelle. Tome second. Livre XXXV (v. 77 après J.-C.)

 

En français : « cordonnier, pas plus haut que la chaussure ». Cette phrase, qui explique au rustre où s’arrête sa compétence pour juger l’œuvre, est devenue un proverbe.

Le préfixe ultra, qui exprime le degré extrêmement fort de quelque chose, remplace supra au XIXe siècle[4]. Le terme ultracrepidarian a été utilisé pour la première fois en 1819 chez nos voisins anglais. L’essayiste William Hazlitt l’emploie dans une lettre ouverte à William Gifford, éditeur du Quaterly Review[5], revue critique et politique au ton souvent féroce et satirique.

 

Des études scientifiques sur le sujet

« L’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance » – Charles DARWIN

L’ultracrépidarianisme se rapproche de l’effet Dunning-Kruger, aussi appelé « effet de surconfiance »,  un biais cognitif selon lequel les moins qualifiés dans un domaine surestiment leur compétence.

Ce phénomène a été démontré au moyen d’une série d’expériences dirigées par les psychologues américains David Dunning et Justin Kruger en 1999.

Leur hypothèse fut qu’en observant une compétence présente en chacun à des degrés divers, la personne incompétente :

 

  1. tend à surestimer son niveau de compétence ;
  2. n’arrive pas à reconnaître la compétence de ceux qui la possèdent véritablement ;
  3. ne parvient pas à se rendre compte de son degré d’incompétence ;
  4. si une formation de ces personnes mène à une amélioration significative de leur compétence, elles pourront alors reconnaître et accepter leurs lacunes antérieures.

 

Cette étude a reçu en 2000 le prix satirique Ig-Nobel de psychologie[6].

 

L’ultracrépidarianisme, ça concerne qui ?

« Nous avons tendance à écouter ceux qui parlent de tout. Comme s’ils nous rassuraient […] dans une période d’incertitude » – Étienne KLEIN

En vérité, nous sommes tous concernés. En effet, quand nous sommes avec nos amis, sur les réseaux sociaux, parfois au travail, pour ne pas avoir l’air « ignorant » ou pour « bluffer » notre entourage, nous pouvons pratiquer l’ultracrépidarianisme.

Le terme s’applique également aux domaines politiques et médiatiques. En effet, au cours des derniers mois, avec la crise sanitaire, il y a eu de nombreuses polémiques sur le traitement de l’information.

Le terme vise les « toutologues » (« experts » en « tout ») ou « éditocrates » des chaînes d’information continue. Editocrate est un terme péjoratif qui désigne une personnalité omniprésente dans les médias, exprimant régulièrement son opinion sur des sujets dont elle n’est pas spécialiste. Elle se positionne en expert sans en avoir la légitimité (l’habit ne fait pas le moine). On lui reproche également sa connivence avec les élites politiques et économiques. Il s’agit ici de mettre en garde contre les dérives d’un certain type de journalisme :

« Le journalisme de commentaire écrase le journalisme d’information. Le journalisme politicien écrase le journalisme d’investigation et d’enquête sociales »[7]

 

Les mots ont un sens et un impact sur leur auditoire. Il est important de les utiliser à bon escient et sans piétiner la déontologie au passage.

 

Est-ce que ça se soigne ?

Avec l’émergence d’Internet et des réseaux sociaux, l’explosion des chaînes d’informations, nous nous sommes retrouvés face à un paradoxe : nous avons accès à une mine d’informations… et de désinformation !

« Dans les mêmes canaux de communication circulent aujourd’hui des connaissances, scientifiques ou autres, des informations, des commentaires, des opinions, des fake news, et le fait que toutes ces choses circulent dans les mêmes canaux, fait que leurs statuts respectifs, qui sont pourtant très différents, se contaminent. »[8]

 

C’est pour cela qu’il est important de lire, de se documenter, d’analyser et de vérifier ses sources. Il est nécessaire de se forger un esprit critique et ne pas hésiter à confronter ses opinions, débattre et argumenter. Il faut également reconnaître ses torts, ne pas avoir honte d’être « ignorant » et, surtout, ne pas hésiter à demander aux (vrais) experts quand on s’interroge sur un sujet inconnu. « Il n’y a pas de questions idiotes, juste une réponse idiote » (Albert Einstein).

Pour conclure, un commentaire ultracrépidarien : nous ne sommes pas médiums mais… nous prédisons un bel avenir à l’ultracrépidarianisme !

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : Pline l’Ancien, Histoire naturelle. Tome second. Livre XXXV

 

Notes et références

[1] Définition donnée par le philosophe et physicien Étienne Klein dans un entretien avec BRUT (7 septembre 2020).

[2] L’argument d’autorité consiste à invoquer une autorité lors d’une argumentation, en accordant de la valeur à un propos en fonction de son origine plutôt que de son contenu. Ex : « Untel a dit cela, donc c’est vrai ! ». Voir également : la maladie du Nobel.

[3] Considéré comme l’un des plus grands peintres de Grèce, Apelle a vécu au IVe siècle avant J.-C. De lui, il ne reste aucune œuvre mais des mentions dans les écrits de Pline L’Ancien et de Lucien. Plus d’informations sur : Encyclopaedia Universalis.

[4] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[5] « You have been well called an Ultra-Crepidarian critic. » In. A Letter to William Gifford, Esq. from William Hazlitt, éd. John Miler, Londres, pp. 11–59. Le terme sera réutilisé quatre ans plus tard par un ami d’Hazlitt, Leigh Hunt, dans Ultra-Crepidarius: a Satire on William Gifford.

[6] Justin Kruger et David Dunning ont publié les résultats de leur étude dans : « Unskilled and Unaware of It: How Difficulties in Recognizing One’s Own Incompetence Lead to Inflated Self-Assessments », In.  Journal of Personality and Social Psychology, vol. 77, no 6,‎ décembre 1999, p. 1121–34.

[7] Henri Maler, Acrimed, in ; « Discutons de l’information entre générations », sur Thinkerview, 31 août 2016 à 01′:35.

[8] Etienne Klein, Op.cit.

Retrouvez notre précédent Décryptage → La corneille a attrapé le scorpion

Redimensionnement de la police
Mode de contraste