Les deux tours ~ Tour d’ivoire

Décryptage Tour d'ivoire

Décryptage de la semaine

Connaissez-vous la différence entre la tour d’ivoire et la tour d’ivoire ? Et là, vous vous dites : « Houlà, le père Lecteur a encore forcé sur les cocktails ». Et vous avez raison tort ! D’abord, il ne s’agit pas d’un cocktail mais d’un tonique matinal revigorant ! Ensuite, il y a bien une différence entre « les deux tours ». Enfin, voici l’explication qui vous aide à ivoire plus clair !

 

Une expression qui a plus d’une tour d’ivoire dans son sac

La tour d’ivoire (ou Turris ebuerna en latin) tire son origine de la Bible, et plus précisément de l’Ancien Testament :

Ton cou : une tour d’ivoire. Tes yeux : les vasques de Heshbone à la porte de Bath-Rabbim, et ton nez, comme la Tour du Liban, sentinelle tournée vers Damas. (Ct 7,5)

Cet extrait du Cantique des cantiques[1]célèbre avec lyrisme la beauté et la pureté du cou et du visage féminin. La tour d’ivoire englobe cette vision idéale de la femme. C’est l’une des très nombreuses métaphores qui émaillent les 117 vers de ce chant d’amour, qui entremêle passion, sensualité et exaltation des liens charnels.

Décryptage Tour d'ivoire
La Sulamite, dont la peau n’est pas sans rappeler l’ivoire… (Gustave Moreau, Le Cantique des cantiques, 1893, Kurashiki, Musée d’Art Ōhara.)

Au moyen-âge, la tour d’ivoire devient l’un des attributs de la Vierge Marie dans les litanies dites de Lorette[2]. Elle exprime alors la force et la protection associées à la beauté et à la finesse, à l’image de Marie, qui est un symbole de force, de courage et de douceur.

Décryptage Tour d'ivoire
L’art chrétien, surtout dans les vitraux, utilise souvent l’image de la « Tour d’ivoire » pour représenter la Vierge Marie. Ici avec la lettre « M » et les fleurs de Lys. (Source : Wikipédia).

Mais quid du sens moderne ?

 

Veni, vidi, vigny

C’est à Charles-Augustin Sainte-Beuve que l’on doit, dans ses Pensées d’août, à M. Villemain (octobre 1837), le sens moderne de l’expression « tour d’ivoire ».

Il y compare l’attitude poétique de Victor Hugo, qui « combattit sous l’armure », à celle d’Alfred de Vigny…

plus secret, comme en sa tour d’ivoire

Sainte-Beuve expliquera que, pour Vigny, grande figure du romantisme, « il n’y avait de refuge assuré que dans le culte persévérant et le commerce solitaire de l’idéal. »[3]

De par sa hauteur, la tour symbolise l’isolement tandis que l’ivoire représente ce qui est précieux et rare. En se retirant dans ce lieu calme, le poète peut tranquillement travailler son œuvre. La tour d’ivoire, qui n’a plus ici aucun lien avec la Bible, devient une retraite où une personne s’isole, refusant tout contact ou tout engagement avec le monde extérieur.[4]

 

La tour d’ivoire aujourd’hui

Depuis Sainte-Beuve, l’expression a pris une connotation péjorative. Elle qualifie un spécialiste qui utilise un langage « hermétique » et ne cherche pas à expliquer son raisonnement. Il y a une forme d’isolement intellectuel, d’incompréhension avec le « commun des mortels » et un déni de cet état de fait.

Plus généralement, on emploie la tour d’ivoire pour qualifier des élites et/ou des gens privilégiés, « déconnectés » de la réalité et des problèmes sociétaux. Au hasard : le dérèglement climatique (mais vraiment au hasard…).

A présent que toute la lumière est faite sur les deux tours, vous ne tomberez plus des nues à leur évocation. C’est clair (comme de l’ivoire), non ?

Hannibal LECTEUR, claque la porte de sa tour d’ivoire !

 

En bonus : Ivory Tower ♫, extrait de la bande-son de L’Histoire sans fin (1984)

 

Notes et références – Tour d’ivoire

[1] Le Cantique des cantiques (en hébreu : שיר השירים, Chir ha-chirim ; en grec ancien : ᾎσμα ᾈσμάτων, Âsma Asmátôn ; en latin : Canticum canticorum Salomonis), dit aussi Cantique ou Chant de Salomon, est un livre de la Bible. Il revêt la forme d’une suite de poèmes, de chants d’amour alternés entre une femme et un homme. C’est l’un des livres de la Bible les plus poétiques.

[2] Probablement composées entre 1150 et 1200, le pape Sixte V les approuve en… 1587. Elles doivent leur nom à une légende du XIIIe siècle selon laquelle la maison de la sainte Famille à Nazareth aurait été miraculeusement transportée par les anges à Lorette, petite ville d’Italie de la province d’Ancône devenue aujourd’hui la destination d’un pèlerinage important.

[3] Extrait de son discours « Élection de Vigny à l’Académie française. »

[4] Cette démarche inspirera notamment la génération de 14, mouvement littéraire espagnol du début du XXe siècle. Ce mouvement prône une avant-garde esthétique, intellectuelle et sociale par laquelle le changement doit venir « d’en haut », d’une minorité. Cela justifie donc le choix d’une littérature « difficile », élitiste et même évasive. Il y a une séparation entre la vie et la littérature qui fait évader l’artiste de la réalité en l’enfermant dans une « tour d’ivoire ». L’un de ses auteurs les plus connus, Juan Ramón Jiménez rendit célèbre sa dédicace « a la minoría, siempre » — « à la minorité, toujours ». Il avait d’ailleurs pour habitude de s’abstraire de toute influence extérieure, même sensorielle, s’enfermant physiquement pour créer.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Pétrichor, comme un parfum de pluie