Tomber de Charybde en Scylla
Tomber de Charybde en Scylla

Expression ~ Tomber de Charybde en Scylla

Décryptage de la semaine

Temps maussade, actualité anxiogène… et aujourd’hui, c’est vendredi 13 ! Impression de tomber de Charybde en Scylla ? Pas de panique ! Nous allons démystifier l’origine de cette expression issue de l’Antiquité. Embarquez avec le décryptage du O’, la rubrique qui renvoie les mythes au logis !

 

Tomber de mythologie en étymologie

Tradition oblige, nous commençons par un peu d’étymologie. Charybde, nom masculin, d’abord Caribdis (vers 1278) et Caryde (vers 1552), est emprunté par l’intermédiaire du latin au grec Kharubdis. C’est le nom d’un monstre marin et d’un dangereux tourbillon situé dans le détroit de Messine, près des côtes de la Sicile. Kharubdis est un nom mythique sans étymologie connue, souvent associé à Skulla, nom d’un autre monstre marin, désignant un écueil sur lequel se brisaient les navires en voulant éviter le tourbillon Kharubdis.

Scylla, ou ici Skulla, appartient, comme le pensaient déjà les Anciens, au groupe de Skulax « jeune chien », que l’on peut rapprocher du lituanien skalikas « chien de chasse aboyant » et kale « chienne ». Les deux mots, apparus comme noms propres, sont exclusivement employés dans l’expression proverbiale tomber de Charybde en Scylla (d’abord de Scylle en Caryde), apparue en 1552 chez nous[1]. Mais elle existe depuis l’Antiquité.

 

Charybde et Scylla : mais qu’est-ce qu’elles ont fait au Bon Dieu (de l’Antiquité) ?

Un soupçon de mythologie à présent. Charybde et Scylla apparaissent pour la première fois dans l’Odyssée, d’Homère.

Charybde était la fille de Poséidon et de Gaïa. Elle était perpétuellement affamée. Lorsqu’elle dévora le bétail d’Héraclès, le fils de Zeus, celui-ci la punit en l’envoyant au fond d’un détroit dans la région de Messénè (Messine).

Scylla, quant à elle, était une nymphe dont Glaucos[2] était follement amoureux. Cet amour n’étant pas réciproque, Glaucos alla demander à la magicienne Circé de créer un philtre d’amour. Mal lui en prit. Cette dernière, éperdument amoureuse de lui et jalouse de Scylla, saisit l’occasion pour métamorphoser la nymphe.

Scylla devint ainsi une horrible créature qui dévorait les marins passant à sa portée. Charybde, quant à elle, s’était transformée en un gouffre marin qui engloutissait d’un coup les navires et leur équipage. Et bientôt, Ulysse allait croiser leur funeste chemin.

 

Ohé, ohé, capitaine abandonné….

Après avoir triomphé des sirènes, Ulysse doit traverser le détroit de Messine. Circé lui décrit la route qu’il doit suivre en ces termes[3] :

« Au milieu de l’écueil, il y a une caverne noire dont l’entrée est tournée vers l’Erébos […] Un homme dans la force de la jeunesse ne pourrait, de sa nef, lancer une flèche jusque dans cette caverne profonde. Et c’est là qu’habite Skyllè qui pousse des rugissements et dont la voix est aussi forte que celle d’un jeune lion. C’est un monstre prodigieux, et nul n’est joyeux de l’avoir vu, pas même un Dieu. Elle a douze pieds difformes, et six cous sortent longuement de son corps, et à chaque cou est attachée une tête horrible, et dans chaque gueule pleine de la noire mort il y a une triple rangée de dents épaisses et nombreuses […]»

 

Quant à Charybde, voici le portrait qui en est dressé :

« L’autre écueil voisin que tu verras, Odysseus, est moins élevé, et tu en atteindrais le sommet d’un trait. Il y croît un grand figuier […] et, sous ce figuier, la divine Kharybdis engloutit l’eau noire. Et elle la revomit trois fois par jour et elle l’engloutit trois fois horriblement. Et si tu arrivais quand elle l’engloutit, [Poséidon], lui-même, voudrait te sauver, qu’il ne le pourrait pas. »

 

Tandis qu’Ulysse faisait attention à ne pas trop s’approcher de Charybde, Scylla en profita pour s’emparer de plusieurs de ses hommes et en faire son repas. Le héros échappa ainsi de justesse à cette terrible épreuve.

 

Tomber de Charybde en Scylla : interprétation et sens moderne

Depuis Homère, Charybde et Scylla sont donc deux termes indissociables. Comme toujours, le récit mythologique sert à expliquer un phénomène naturel. De nombreux accidents et naufrages se produisaient dans le détroit de Messine. Toute l’attention des marins consistait à essayer d’éviter le tourbillon de Charybde pour ne pas s’écraser sur l’écueil de Scylla. Mais cela finissait fatalement par arriver[4].

Malédiction? Non! Ce phénomène a une explication scientifique. En milieu maritime, la rencontre de deux courants opposés, en divers endroits, produit des tourbillons et de grands remous appelés garofali. Ces garofali culminent dans la zone de Charybde et Scylla. C’est la raison pour laquelle le Détroit de Messine est si dangereux pour les marins.

Ainsi s’explique l’expression tomber de Charybde en Scylla, que l’on utilise quand on veut faire comprendre que l’on a « évité un danger ou un malheur pour en connaître un autre plus grand encore », ou quand on décrit l’aggravation d’une situation.

Mais que notre lectorat se rassure :  à l’image d’Ulysse et de son Odyssée, l’aventurier malmené mais opiniâtre finit toujours par triompher !

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : l’Odyssée, d’Homère, sur Gallica

 

[1] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[2] Divinité marine et fils de Poséidon.

[3] Odyssée, Rhapsodie XII, 181-182. Consultable à cette adresse.

[4] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 161.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Être un malabar

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