Décryptage de la semaine

« Tel est pris qui croyait prendre ! » C’est très certainement ce qu’a dit le scorpion à la corneille (dans cet adage d’Érasme, vu il y a quelques semaines). Si le sens est sensiblement identique, l’origine diffère. On vous explique tout.

 

Le rat débile et le rat déchante…

Tel est pris qui croyait prendre. Cette morale conclut la fable de Jean de la Fontaine Le rat et l’huître. Le fabuliste nous y raconte avec humour les aventures d’un rat un peu sot qui part découvrir le monde.

Le muridé tombe bientôt sur des huîtres fermées, qu’il prend pour des navires. Quand l’une d’elles finit par s’ouvrir, apercevant cette chair délicate, le rat pense faire un bon dîner. Il glisse la tête dans la coquille d’huître… qui se referme aussitôt et le rongeur se retrouve coincé. Caramba, encore raté !

Et La Fontaine de conclure :

Cette fable contient plus d’un enseignement :

Nous y voyons premièrement

Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience

Sont, aux moindres objets, frappés d’étonnement.

Et puis nous y pouvons apprendre

Que tel est pris qui croyait prendre.

Livre VIII – Fable 9 (1678)

Décryptage Tel est pris qui croyait prendre

Un petit dessin vaut parfois mieux qu’un long discours… (Illustration de Gustave Doré – 1876).

 

Tel est pris qui croyait prendre : le sens moderne

La morale devient proverbe et perdure jusqu’à nos jours. Le verbe prendre procède ici de l’idée d’avoir ou de mettre une chose/personne en sa possession et de la piéger, la tromper, etc…[1]

Le proverbe signifie que celui qui pense tromper autrui devient en fait victime de sa machination. Une expression proche de l’arroseur arrosé… mais ceci est une autre histoire !

 

La Fontaine et ses sources (littéraires)

Un mot sur l’inspiration de Jean de La Fontaine avant de conclure. Il existe deux sources possibles.

  • La première (la plus courante) vient des « Emblèmes »[2] d’Alciat[3]. La fable serait une reprise de l’emblème XCIV (94) qui s’intitule : « Captivus ob gulam » (« Prisonnier à cause de la gourmandise »).
  • La seconde hypothèse évoque un sonnet du XVIe siècle. Il s’agit d’un texte de Gilles Romain, « Le Rat domestique et l’Ouytre », tiré du recueil Les Fables d’Ésope et d’autres en rime française (1595).

Quoiqu’il en soit, la morale reste la même, à savoir… Tel est pris qui croyait prendre !

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : Le rat et l’huître, de Jean de La Fontaine

 

Notes et références

[1] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[2] Un livre d’emblèmes, ou devises illustrées, est un livre illustré de gravures. Les textes s’inspirent de l’Antiquité, des répertoires de maximes, d’aphorismes ou d’adages, tels que les Adages d’Érasme. Une gravure sur bois ou sur métal accompagne chaque titre et chaque texte. Le mot « emblème » prend donc le sens d’une synthèse entre une image à clef inspirée des hiéroglyphes égyptiens, et un adage moral emprunté aux philosophes ou aux sages de l’Antiquité. Les livres d’emblèmes, profanes ou religieux, connaissent un succès retentissant à travers l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles.

[3] André Alciat (1492-1550), ou Andrea Alciato, est l’auteur des épigrammes du premier et plus important livre d’emblèmes : Emblemata (1531). Les Emblemata répondent à l’engouement pour les images énigmatiques lancé par deux ouvrages célèbres : Le Songe de Poliphile, de Francesco Colonna (1467, imprimé en 1499), et les Hieroglyphica d’Horapollon, (1505). Le recueil d’Alciat lança la mode des recueils d’emblèmes. Alciat fut aussi le premier auteur à traduire en latin la pièce les Nuées d’Aristophane.

Retrouvez notre précédent Décryptage → C’est l’hôpital qui se moque de la charité

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