Décryptage Sycophante

Bien fol est qui s’y figue ! ~ Sycophante

Décryptage de la semaine

Si je dis « personne sans morale qui calomnie et dénonce les autres pour son enrichissement personnel », vous répondez ? Facile, un politicien un sycophante, naturellement (hum…) ! Retour sur un mot aussi ancien qu’intrig(u)ant (dans tous les sens du terme) !

 

Un sicophant, ça trompe énormément !

Rien n’est plus vrai (ironique, dans le cas de notre larron) ! Sycophante est une réfection de sicophant[1] (1559). Il emprunte au latin sycophanta, qui vient lui-même du grec συκοφάντης / sukophantês.

Le mot grec se compose de σῦκον / sũkon « figue » et d’un dérivé de φαίνω / phaínô « faire voir, faire connaître »[2]. Il signifie « dénonciateur des voleurs ou contrebandiers de figues »[3], puis, en général, « délateur, dénonciateur ».

Décryptage Sycophante

L’origine de sukophantês est déjà obscure dans l’Antiquité d’après Gernet. Le sukophantês est d’abord « celui qui montre » (phainein) les figues, en les découvrant dans les vêtements du voleur[4]. Il pourrait également être celui qui dénonce les voleurs de figues sacrées. Mais très vite, notre délateur zélé va délaisser les figues au profit de l’« oseille »…  

 

Athènes, berceau de la démo-crasse-ie…

Aussi étonnant que cela puisse paraître, sycophante, c’est un métier ET un devoir citoyen ! Du moins… sur le papier. En effet, le système juridique athénien employait ces « délateurs professionnels ». Pour cela, il faut comprendre le fonctionnement de la Cité. Dès le Ve siècle avant J.-C., la principale juridiction est l’Héliée, un tribunal populaire constitué de 6 000 citoyens tirés au sort.

Platon République
Akropolis by Leo von Klenze (1846), Neue Pinakothek, Munich, Domaine public.

Comme il n’y a pas de ministère public, les autorités en appellent au civisme populaire pour dénoncer des crimes. Les actions sont divisées en deux classes :

  1. La δίκη / díkê (action privée) qui suppose un intérêt à agir[5];
  2. Et la γραφή / graphế (action publique), qui peut être le fait de tout citoyen. Cette action se substitue au ministère public.

C’est ici que la graphế devient intéressante (financièrement). En effet, en cas de victoire de l’accusateur, ce dernier perçoit une partie de l’amende versée par le condamné[6]. Forcément, ce qui partait d’une bonne intention (rappel : l’Enfer en est pavé) va être perverti par les sycophantes.

 

Des auteurs pas très « Aristophane » des sycophantes !

Face à cette perversion du système, l’autorité athénienne tente de réagir. Elle condamne à de fortes amendes les lanceurs de fausses accusations. On va jusqu’à les condamner d’atimie (privation des droits civiques) partielle : on leur retire le droit d’accuser. En vain : l’activité de sycophante reste un domaine (très) lucratif.

Décryptage Sycophante

Mais il y a un karma. Dès l’Antiquité, le terme devient injurieux et ces « sinistres des finances » deviennent la cible des auteurs comiques. Ainsi, Aristophane les qualifie de :

vase à brasser les infamies,

mortier pour touiller les procès

poubelle à éplucher les comptes,

bassine à brouiller les affaires [7]

 

Au-delà de la plaisanterie, des solutions sérieuses sont proposées. Dans sa Politique, Aristote envisage des dispositions pour mettre un terme à l’activité prospère des sycophantes.

S’agissant de la confiscation des biens, source d’enrichissement des fautifs, il propose la mesure suivante :

Les citoyens qui se soucient du régime doivent s’opposer à ces excès en faisant promulguer qu’aucun des biens des condamnés ne deviendra propriété de l’État ni ne sera versé au Trésor public, mais sera déclaré sacré ; les coupables n’en seront pas moins sur leurs gardes : ils seront pareillement châtiés ; et la foule, ne devant rien en retirer, votera moins de condamnations contre les accusés.[8]

Mais là où il y a de l’argent…

 

Le sycophante aujourd’hui

Le mot entre en langue française au XVe siècle.  Il s’agit d’abord d’un terme d’histoire avec la valeur étymologique du mot grec. Il reste d’emploi littéraire ou didactique au sens figuré de « fourbe, hypocrite » (1528).

Décryptage Sycophante
Une « bouche de lion », boîte aux lettres pour les dénonciations anonymes au palais des Doges, à Venise (Italie). Traduction de l’inscription dans la pierre: « Dénonciations secrètes contre toute personne qui dissimule des faveurs ou des services, ou qui cherche à cacher ses vrais revenus ». (Source : Wikipédia / Didier Descouens – CC BY-SA 4.0)

Quant au sycophante, il a disparu depuis longtemps. Imaginez : diffamer, trahir, privilégier son enrichissement et son intérêt personnel au détriment du bien commun. Impensable dans notre démocrassie démocratie moderne !

Hannibal LECTEUR, Arnaque, crime et botanique

 

En bonus : en voilà un qui sait gérer le sycophante ! Jean-Paul Belmondo dans L’As des as, de Gérard Oury (1982).

 

Notes et références

[1] XVe siècle, dans une traduction de Térence.

[2] Cf. fantôme.

[3]  D’après Plutarque, les sycophantes s’en prenaient aux exportateurs de figues hors de l’Attique. En effet, le législateur Solon interdit l’exportation des denrées hors de la région, à l’exception de l’huile. Toutefois, il n’y a pas de témoignages attestant de mesures restrictives sur les figues, produit assez commun à l’époque. Source :  Plutarque, Les vies des hommes illustres, Tome troisième : vie de Solon, Paris, Charpentier Libraire-éditeur (1853), XXIV, 2.

[4] In. Louis GERNET, « Notes de lexicologie juridique », dans Mélanges Boisacq I (Annuaire de l’lnstitut de philologie et d’histoire orientales et slaves 5, 1937), p. 393.

[5] Le droit d’agir en justice est, pour le demandeur, le droit d’être entendu sur le fond de sa demande. Pour le défendeur, c’est le droit de discuter le bien-fondé de cette prétention. Nous vous épargnons les détails, mais pour de plus amples informations, voir l’article 30 du Code de procédure civile français.

[6] Dans le cas d’infraction aux lois sur le commerce, les douanes ou les mines, la prime s’élève, au Ve siècle, aux trois quarts de l’amende infligée, et au IVe siècle avant J.-C., à la moitié. Joli pactole !

[7] In. Aristophane, Les Acharniens, (v. 936-939), Éd. Presses universitaires du Septentrion, Coll. Cahiers de philologie, 2008.

[8] Aristote, Politique, Livre VI, chap. V, 1320 a 4-11.

Retrouvez notre précédent Décryptage → École, vraiment une idée folle ?

Redimensionnement de la police
Mode de contraste