Décryptage Sucrer les fraises

Fruits et légumes ~ Sucrer les fraises

Décryptage de la semaine

Ah, sucrer les fraises ! Au sens propre, on est en plein dans la saison et c’est délicieux. Au sens figuré, c’est le décryptage du jour et c’est tout aussi délicieux.

L’étymologie ramène sa fraise !

Fraise serait une altération de freise (vers 1174) pour frambeise (framboise), d’après le latin fraga. La graphie moderne apparaît au XVe siècle. Ce fruit délicieux accompagne aussi bien les arts de la table que la langue française.

On le retrouve ainsi dans la locution aller aux fraises pour « aller cueillir des fraises ». CQFD sauf que… des plaisantins un brin polissons l’employaient aussi pour « aller dans les bois en galante compagnie ».

N’oublions pas la dimension érotique de la fraise !

Tout aussi surprenant, en dermatologie, la fraise désigne une lésion de la peau (1872). En argot, elle s’assimile à la tête, au visage (1901) et à la personne (1921). Ce joyeux mélange produit l’expression ramener sa fraise (1921).

 

Une nouvelle expression, saccharose !

Quant au sucre, ou çucre (1175), il vient de l’italien zucchero, qui emprunte lui-même à l’arabe sukkar, d’origine indienne. Le sucre vient en effet de l’Inde, introduit en Grèce[1] au Ier siècle après J.-C. Les Arabes cultivent la canne en Égypte, puis en Andalousie et en Sicile. De là, le produit s’exporte en Italie puis pénètre en Europe.

Le sucre, denrée rare, s’emploie d’abord en pharmacie. Plus courant à partir de sa culture en Sicile, il demeure longtemps une denrée de luxe. Le terme désigne d’abord la substance de saveur douce, soluble dans l’eau, extraite d’un végétal, la canne, et la denrée qui comporte ladite substance (1398).

C’est Olivier de Serres qui signale le premier la présence de sucre dans la betterave (Traité d’agriculture, 1605). La culture ne s’implante en Europe qu’à la fin du XVIIIe siècle et c’est de Vilmorin qui l’introduit en France en 1775.

On utilise le sucre dans de nombreuses préparations culinaires et dans de nombreux syntagmes. On relève ainsi sucre candi – formé de gros cristaux – en ancien français (XIIIe siècle), sucre en poudre (1607) ou sucre cristallisé (1765).

Au niveau des expressions, on relève être tout sucre et tout miel (1661)[2] « personne à l’apparence de gentillesse extrême dont on soupçonne un caractère contraire à cette façade ». N’oublions pas casser du sucre sur le dos de quelqu’un (1868) « dire du mal » et être en sucre (1880) « être fragile ». Notons également le nom familier susucre, qui apparait au début du XXe siècle.

Surtout, à la même époque, le sucre accompagne très bien la fraise, culinairement ou dans l’expression sucrer les fraises.

 

Stupeur et tremblements

L’image est limpide. On associe le mouvement saccadé du sucrage des fraises, au sucrier ou à la cuillère, au tremblement d’une personne. Tremblement malheureusement lié à une dégénérescence, à l’alcool ou à l’âge (ou aux trois en même temps).

Contrairement à une idée reçue, sucrer les fraises ne date pas du XVIe siècle. Cela n’a pas non plus de rapport avec le vêtement (la collerette plissée autour du cou). En effet, la légende raconte que les personnes âgées avaient coutume de renverser du sucre en poudre sur leur habit. Il n’en est rien.

Don Salluste a ramené sa fraise pour rien ! Par contre, il adore se sucrer sur le dos des petites gens… (La Folie des grandeurs, 1971)

A cette période, le sucre en poudre tel que nous le connaissons aujourd’hui n’existait pas en l’état. De plus, il n’est fait aucune mention de l’expression sous cette forme, ni dans la littérature ni dans les dictionnaires de l’époque. Il faut attendre la fin du XIXe siècle.

 

Sucrer les fraises : pour les gâteaux ET les gâteux

La première mention « historique » connue du sucrage de fraises lié au tremblement date du 27 mai 1877. L’image est utilisée dans un article humoristique du Figaro :

Il y a un mois environ, un bel équipage s’arrêtait devant un asile d’incurables. Un élégant personnage en descendait et s’adressait au directeur de l’établissement.

– Monsieur, lui dit-il, je désirerais recueillir, jusqu’à la fin de ses jours, un de vos pensionnaires : j’ai beaucoup voyagé, j’ai fait ma fortune aux colonies, et j’ai cent mille livres de rentes que vous pouvez constater chez mon notaire.

Le directeur consent, et le monsieur charitable choisit un vieillard affligé d’un horrible tremblement nerveux.

Hier, il a voulu revoir ce vieillard, dont le tremblement n’avait pas cessé, bien entendu.

Il le voit en effet.

Son bienfaiteur lui avait trouvé un emploi, qui expliquait sa généreuse adoption.

Il s’en servait pour sucrer les fraises et pour battre son absinthe.

Le Masque de fer

Sucrer les fraises

C’est un sens alors inédit. En effet, les dictionnaires de l’époque ne comprennent que le sens culinaire de l’expression (1878)[3]. On retrouve cette idée de dégénérescence en 1887, dans le journal Le Matin (18 juin) :

Les hommes d’État de 1870 sont évidemment tombés en enfance et bons tout au plus à sucrer les fraises.

 

L’image se perpétue (langue populaire, presse et littérature) et devient progressivement une expression au début du XXe siècle.

Sucrer les fraises signifie aujourd’hui « être agité d’un tremblement incontrôlable », « manifester des signes de vieillesse » ou « être gâteux »[4]. La vieillesse n’est toutefois pas une fatalité. Par exemple, je ne dis pas « je vieillis » MAIS « je deviens vintage » !

Hannibal LECTEUR, a des envies de fraises

 

En bonus : Sucrer les fraises, par La Grande Sophie.

 

Notes et références

[1] D’où le grec sakkharon.

[2] Ou « tout miel et tout sucre » à partir de 1690.

[3] Notamment le dictionnaire en deux volumes de l’Académie française, ici et .

[4] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Baratin

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