Société numérique
illustration du billet citoyen "l'humaine claire-obscurité"

L’humaine claire-obscurité

Quel avenir pour notre société contemporaine dans un monde qui tend à devenir 100% numérique ?

Les premières vagues du tsunami numérique nous sont parvenu au cours des années 90 et plus précisément en 1993, date historique de l’ouverture de l’internet à la sphère publique. Cette nouvelle épopée permit de penser un nouveau processus de démassification, la création d’une nouvelle intelligence collective et une réhabilitation des singularités. Dans des termes plus actuels, l’internet fut une innovation de rupture.

Depuis 25 ans l’intensité du numérique n’a eu de cesse de croître, impactant considérablement nos modes de vie par un processus de destruction créatrice et de grappes d’innovations chers à l’auteur d’une Histoire de l’analyse de l’économie, Joseph Schumpeter. Refuser le nouveau monde qui se dessine sous le ciel de l’avènement du numérique, c’est refuser d’observer et de tirer les leçons de l’histoire de la nature humaine. Les sociétés humaines sont une constante évolution de nos modes de vie et de nos outils. Certes l’homo faber bergsonien est l’homme qui fabrique des outils mais il est avant tout l’homme du perfectionnement perpétuel de ses outils. Elan transcendantal qui lui fait dépasser par l’entendement et l’imagination les limites matérielles auquel son être est confronté. L’évolution technologique est donc une constante chez l’homme. Le véritable enjeu de la transformation numérique est le suivant : Quelle utilisation allons-nous faire de l’outil ainsi crée et dans quel but allons-nous le perfectionner ?

 

1. Une sphère médiatique bouleversée

L’émergence du numérique a modifié le flux de l’investissement au sein de l’industrie de la presse occidentale. Son modèle économique fut profondément ébranlé par l’essor de l’information gratuite et la captation d’une large part des annonceurs par les géants du web Google et Facebook. Cette mise à mal des revenus publicitaires a fortement affaibli de nombreux titres de presse traditionnelle. En mauvaise santé financière certains n’ont eu d’autre choix que de céder aux sirènes de l’argent rapace ou de disparaître. Le résultat fut le suivant, réduction des effectifs, chantage à l’emploi, rémunération en berne. Divers facteurs constitutifs d’un environnement où l’autocensure s’est généralisée au sein des grandes rédactions par précarisation de la profession journalistique.                                                    A partir de 2006, l’émergence rapide des réseaux sociaux fut dans un premier temps salutaire. Elle permit d’inaugurer un champ démocratique d’un nouveau genre contournant le faisceau de contrôle des médias traditionnels. Des rassemblements de Charlie Hebdo, aux printemps arabes, en passant par la vidéo « on vaut mieux que ça » qui contribua aux rassemblements contre la loi travail, ces mouvements populaires d’envergure durent une partie de leur succès à ces plateformes sociales numériques.

Néanmoins, malgré des effets encourageants et prometteurs, un mal profond travaille nos réseaux sociaux contemporains. D’une part, les contenus de qualité sont mélangés pêle-mêle aux contenus les plus douteux complexifiant le démêlage des informations fiables d’avec leurs doubles fallacieux. D’autre part, l’importance de la source de l’information tombe en réelle désuétude (selon une étude datant de 2017, moins de la moitié des internautes étaient en capacité de citer la bonne source d’une information rencontrée sur internet). La phrase type « j’ai vu ça sur Facebook » est devenue l’apanage des nouvelles générations démontrant le peu d’importance accordée par cette part de la population au sourçage et à la traçabilité du contenu présent sur ces plateformes. Outre ces effets néfastes, il n‘est pas sans rappeler la main mise étasunienne par l’entremise d’une entreprise tel que Google et des industriels par l’intermédiaire de Facebook sur la totalité des échanges de données sur le web. Cette collusion soulève de réelles interrogations quant au degré de protection de notre vie privée. La récente affaire Facebook confirme la légitimité de nos craintes et l’étendue du travail à effectuer.

Un autre versant de l’analyse du développement numérique au sein de l’industrie médiatique nous amène aujourd’hui à constater un tarissement de la pluralité de l’information de qualité indépendante ainsi qu’un affaiblissement intellectuel du contenu présent sur les vecteurs populaires de l’internet, « les formats chocs de quelques minutes et la tyrannie du simplisme rigolard s’imposant comme le modèle à suivre pour la course à l’audience au sein de toute la corporation » Aude Lancelin.

 

2. Un nouveau mode de communication interhumain

Notre manière de communiquer et d’interagir entre êtres humains a grandement évolué depuis la numérisation croissante de nos échanges. Nous parvenons à communiquer de façon instantanée, enjambant la distance avec pour ultimes contraintes les décalages horaires et les zones dites « blanches ». Cette facilité de synchronisation interhumaine est une large ouverture vers un partage des savoirs et une transmission culturelle bénéfique à l’ensemble de l’humanité. C’est l’opportunité incroyable qu’incarne la communication numérique. Celle de nous permettre de communiquer dans le présent avec ce qui n’est pas présent matériellement. En outre, l’apparition des réseaux sociaux porta l’espoir de voir renaître l’agora populaire sous une forme plus contemporaine grâce à une connectivité accrue entre les individus. Passé l’embellie, le constat est nettement plus contrasté. Les interactions avec autrui via les interfaces numériques se sont effectivement amplifiées. Néanmoins, cette intensification des échanges communicationnels immatériels s’est faite dans une certaine mesure au détriment des interactions sociales dites matérielles. Premier symptôme, la solitude est en croissance chez les jeunes populations de 15 à 30 ans. En 2017 environ 1,4 million de jeunes étaient en position de « vulnérabilité social » et 700 000 d’entre eux en état d’isolement social. La psychiatre Marion Robin l’affirme « l’Internet n’est pas une fin relationnelle en soi ». Un autre effet indésirable émergea de ces technologies. Il s’agit du sentiment humain, trop humain, d’impunité et de sécurité procuré par l’interaction dématérialisée, indirecte, avec autrui. Les cendres de l’agora retournèrent dans leur urne afin de faire place nette au café du commerce, à la loi de Lynch, et aux incivilités de tous bords. La rumeur court, la blague est graveleuse, le tribunal populaire s’enracine, la charge de la preuve s’inverse. D’un espace auquel nous aurions pu donner une forme démocratique nous avons bâti un espace à l’image de nos penchants les plus corrompus, soumis aux bas instincts et aux basses passions. Néanmoins, il existe des eldorados, des bulles d’oxygène sur la toile mais elles sont encore trop peu visibles pour jouer un rôle éducateur et renverser les tendances comportementales entropiques des plateformes sociales contemporaines.

 

3. Une autre manière de consommer

Les technologies numériques ont réduit notre seuil de patience à environ 3,5 secondes, égal au temps moyen que nous acceptons pour le téléchargement d’une page internet. Les nouveaux modes de consommation issues des technologies numériques ont permis de compresser le temps entre le déclenchement de la volonté d’achat et l’achat (caisses automatiques, téléchargement, réservation/achat sur internet etc .) et compresser le temps entre l’achat et la consommation du produit (produits dématérialisés, réduction du temps de traitement des commandes, etc .). Avec le développement de la robotisation domestique vouée à remplacer de plus en plus l’être humain dans l’accomplissement des tâches récurrentes, l’humain est amené à être de moins en moins engagé dans ce que nous appellerons le « faire ». Sa fonction se réduira à celle d’un chef d’orchestre, un donneur d’ordre passif qu’un algorithme sera chargé de traduire en action mécanique. Cette nouvelle fenêtre de temps disponible sera mise à contribution de deux manières possibles. Soit elle sera employée à remplacer le « faire » par l’« être », l’homme se consacrera à la culture et soignera son rapport au monde. Soit, hypothèse plus probable, ce temps sera consacré à consommer davantage, au risque de voir l’humanité sombrer dans la dépendance technologique en oubliant sa réelle nature dans une totale et irréversible déconnexion au monde.

 

4. De nouvelles formes de travail à inventer

Le marché du travail tel que nous le connaissons vit ses derniers moments. Bien que déjà ébranlé depuis l’apparition du numérique, la robotisation et l’algorithmisation nous contraint plus qu’elle nous invite à penser, à redéfinir les contours du travail humain. Le constat est sans appel, un algorithme va 4 000 000 fois plus vite que le système nerveux d’un individu humain et le chiffre de 200 000 000 m/s représente la vitesse de l’information entre Wall Street et la bourse de Paris pour le trading haute fréquence (HFT). Cols bleus, cols blancs, aucune stratification sociale du marché du travail ne sera épargnée en dehors des propriétaires de la machine de production et du capital. C’est-à-dire environ 10-15% de la population. L’intelligence artificielle aboutira inévitablement à faire diminuer l’emploi de 10 à 30% durant les vingt prochaines années. Dans le cas d’une économie keynésienne comme le nôtre basée sur la consommation des ménages, sa subsistance à la révolution industrielle nécessitera indubitablement la mise en place d’un salaire universel afin de maintenir un niveau de consommation assez élevé pour éviter un effondrement systémique. En outre, la non-solvabilité de notre politique économique et l’obsolescence technique d’une partie de la population active et non-active ne pouvant être épongé du fait de la balbutiante politique de formation pro-active, le système ne pourra survivre de manière pérenne à la révolution numérique sans un changement de paradigme tendant vers la néguentropie.

 

5. Une société en proie au doute

Le bouleversement sociétal vers lequel nous emmène la révolution numérique constitue l’un des germes de la peur qui réside insidieusement au sein de nos sociétés contemporaines. La peur d’obsolescence technique et intellectuelle, la peur de ne plus comprendre son environnement social, la peur légitime de désintégration du sentiment d’appartenance. L’accélération de l’innovation, l’intelligence artificielle, le recul des libertés par la surveillance des données numériques, le sentiment d’être dépassé par l’indépassable et d’avoir loupé le train de la troisième révolution industrielle constituent l’une des composantes tenaces du terreau réactionnaire contemporain. Une nouvelle hiérarchie sociale se dessine, ingénieurs, data scientists, stratupers, disrupteurs au langage technique, adepte de la novlangue, des semaines de 60 heures et des nuits de 4h00 constituent l’aristocratie de demain. La partie de la population la plus fragile et la moins bien préparée aux évolutions radicales réclament des chefs à la main de fer, traditionnalistes, dans la vaine espérance de cristalliser la course du temps et de l’histoire. Les risques sont grands et le miroir de l’histoire doit nous rappeler aux années 30 du siècle dernier. Mais bien souvent « De l’histoire, nous apprenons que nous n’en apprenons rien » disait Hegel. Ce repli (associé à d’autres causes) résulte d’un simple mécanisme de défense instinctif afin lutter contre l’entropie croissante que génère cette nouvelle société émergente.

 

Sources :

La pensée en otage, Aude Lancelin

Chiffres sur la solitude des jeunes en 2017 : http://www.liberation.fr/france/2017/09/19/jeunes-pourquoi-tant-de-solitude_1597255

Le Un : n°190, mercredi 21 février 2018 – Viols, rumeurs et tribunaux.

Chaîne Thinkerview : Interview de Bernard Stiegler – Mutations sociales, politiques, économiques et psychologiques.

Vous avez aimé cet article et vous souhaitez vous aussi écrire un article sur O’Parleur.fr → Comment ça marche ?

Redimensionnement de la police
Mode de contraste