S'il n'existait pas il faudrait l'inventer
Illustration d'un cerveau, faculté de raisonner (N&B) et créativité (couleurs)

Expression ~ S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer

Décryptage de la semaine

« S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer ! »

Qui n’a jamais dit cela à propos d’un individu au comportement peu commun ? Si cette expression est aujourd’hui employée sur le ton de la légèreté et de l’humour, son sens originel est beaucoup plus sérieux, touchant aux domaines de la philosophie et de la religion.

 

Un best-seller polémique

Retournons au temps des Lumières. Nous sommes en 1770. Paul Henri Thiry, Baron d’Holbach (1723-1789) publie Le Système de la nature, ou Des loix du monde physique et du monde moral. Cet ouvrage philosophique décrit l’univers selon les principes du matérialisme philosophique. Mais l’œuvre est notoirement connue pour nier explicitement l’existence de Dieu, faisant valoir que la croyance en un être supérieur est le produit de la peur, du manque de compréhension et de l’anthropomorphisme [1].

Décryptage S'il n'existait pas, il faudrait l'inventer
Première page du Système de la Nature, du baron d’Holbach

Naturellement, l’ouvrage eut un énorme retentissement et suscita des polémiques encore plus grandes : le gouvernement le défère au Parlement qui condamne le livre à être brûlé, le 18 août 1770. D’autres œuvres d’Holbach sont brûlées et de nombreux auteurs prennent la plume pour réfuter ses thèses. Parmi eux figure un certain Voltaire.

 

Un alexandrin en réponse

Si Voltaire reconnaît des qualités au livre d’Holbach, notamment sur la question du fatalisme, il critique farouchement la remise en question de Dieu. Ainsi écrit-il dans sa lettre à Bernard-Joseph Saurin : « Ce maudit livre est un péché contre nature. Je vous sais bien bon gré d’aimer ce vers : « Si Dieu n’existait pas il faudrait l’inventer. » Je suis rarement content de mes vers, mais j’avoue que j’ai une tendresse particulière pour celui-là. » (Extrait des Epîtres)

Portrait de Voltaire - Décryptage " S'il n'existait pas, il faudrait l'inventer "
Voltaire. Lui aussi, s’il n’existait, il faudrait l’inventer ! (Atelier de Nicolas de Largillière, portrait de Voltaire, détail, musée Carnavalet)

Avec cet alexandrin, Voltaire est loin de la boutade ou de la simple joute spirituelle. Déiste fervent, il s’oppose aux encyclopédistes athées et croit à « l’éternel géomètre ». Il trouve par ailleurs une grande utilité à Dieu qui fonde la morale et instaure des règles de bonne conduite à suivre pour le peuple. En revanche, il combat farouchement les excès de la religion tels que le fanatisme ou l’intolérance.

 

Un détournement parodique

C’est au début du XXe siècle, à la Belle-Epoque, que l’expression prend son sens moderne. La loi concernant la séparation des Églises et de l’État est adoptée le 9 décembre 1905 à l’initiative du député républicain-socialiste Aristide Briand. C’est à la fois une rupture diplomatique avec le Vatican (1904) et un divorce institutionnel qui voit la France devenir la première nation laïque au monde.

Caricature - Décryptage " S'il n'existait pas, il faudrait l'inventer "
Caricature parue dans « Le Rire », 20 mai 1905. Le ministre de l’Instruction publique, Jean-Baptiste Bienvenu-Martin, est coincé entre les allégories de l’Eglise et de l’Etat.

Autour des débats animés et parfois virulents, certains beaux esprits remettent l’alexandrin de Voltaire au goût du jour et le parodient en substituant Dieu à des quidams excentriques. Le sens théologique et philosophique est abandonné au profit du burlesque et du comique.

Comme le note Claude Duneton [2], une occurrence de l’expression peut être relevée chez l’écrivain René Benjamin, en 1914 : « Avec volubilité, il le redit vingt fois, l’explique trente et, renversant son buste, il a l’air d’offrir sa barbe à la déesse de l’Amitié. Celui-là, remarque quelqu’un, s’il n’existait pas il faudrait l’inventer ! » [3]

La formule, désormais employée en guise de boutade, qualifie des gens qui sortent de l’ordinaire.

Hannibal LECTEUR

En bonus : citations de Voltaire sur la religion.

 

[1] Dérivé du grec ancien ἄνθρωπος / ánthrôpos (« être humain »), et μορφή / morphế (« forme »). Croyance, doctrine attribuant à la divinité une nature semblable à celle de l’homme

[2] Claude DUNETON (1935-1912) était un écrivain et un comédien qui animait la rubrique Le plaisir des mots dans les pages du Figaro Littéraire.

[3] Source : http://www.lefigaro.fr/langue-francaise/expressions-francaises/2017/07/28/37003-20170728ARTFIG00002-d-o-vient-l-expression-si-tu-n-existais-pas-il-faudrait-t-inventer.php

Retrouvez notre précédent Décryptage → Faire l’école buissonnière

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