Décryptage Sérendipité

Accident de trouvaille ~ Sérendipité

Décryptage de la semaine

En flânant dans le dictionnaire, il est un terme que l’on ne trouve pas toujours : la sérendipité. Voilà un mot curieux, dans tous les sens du terme !  Il s’agit d’une notion polysémique dont le sens varie selon la période, le contexte et la langue utilisée. Au sens large, c’est le don de faire, par hasard et sagacité, une découverte inattendue et fructueuse, notamment en sciences. Voici son histoire dans un décryptage qui prouve que la curiosité n’est pas un vilain défaut.

Et un nouveau fil rouge pictural ! Un exemple surprenant de sérendipité : le post-it. En inventant une colle… qui ne colle pas en 1968, Spencer Silver ne pensait pas que son invention serait perfectionnée par Arthur Fry en 1974. En 1980, c’est le succès commercial. Aujourd’hui, pas un bureau/frigo/miroir sans post-it. Même l’art s’en est emparé avec les « post-it wars » ! (cliquez, ça vaut le coup d’œil)

Une terre d’opportunités… et de sérendipité !

A l’origine, il s’agit d’un terme anglais, serendipity, qui signifie « don de faire par hasard des découvertes fructueuses ». Le terme apparaît sous la plume de l’écrivain Horace Walpole en 1754. Il s’inspire d’un conte oriental, Voyages et aventures des trois princes de Serendip, de Christoforo Armeno (1557), Serendip désignant alors le Sri Lanka.

Frontispice de l’édition de 1557

En effet, Serendip (ou Serendib) est une ancienne transcription anglaise de Sri Lanka. Ce terme vient lui-même du sanscrit Sri « souveraineté, richesse, éclat », et Lanka (primitivement Langkâ), que l’on a rapproché du grec lagkanein « obtenir par le sort ».

Serendip est donc cette terre bénie des dieux où la fortune semble être offerte à chacun. On trouvait déjà ce modèle de « havre prospère » antérieurement, chez les Grecs, avec l’île des Bienheureux (peut-être les Canaries ou le Cap-Vert). Ils considéraient le lieu comme un paradis où se retrouvaient ceux dont la conduite avait été exemplaire.

En parlant de terres exotiques et lointaines… Christophe Colomb cherchait un chemin vers la Chine et le Japon plus court que celui de Marco Polo. A 10 000 km près, il a découvert par hasard l’île de San Salvador, antichambre des Caraïbes, elles-mêmes antichambre du continent américain.

Serendip a également inspiré d’autres contrées merveilleuses et lointaines. Nous citerons le « pays d’El Dorado », dans Candide de Voltaire (1759)[1]. On effleure parfois l’utopie sans la toucher pour autant.

 

Accident de trouvaille

Horace Walpole évoque pour la première fois le terme serendipity le 28 janvier 1754. Dans une lettre à son ami Horace Mann, diplomate en poste à Florence, il explique avoir résolu une énigme sur des armoiries vénitiennes :

Cette découverte est presque de l’espèce que j’appelle serendipity, un mot très expressif que vais m’efforcer, faute d’avoir mieux à vous narrer, de vous expliquer : vous le comprendrez mieux par l’origine que par la définition. J’ai lu autrefois un conte de fées saugrenu, intitulé Les Trois Princes de Serendip : tandis que leurs altesses voyageaient, elles faisaient toute sorte de découvertes, par accident et sagacité, de choses qu’elles ne cherchaient pas du tout : par exemple, l’un des princes découvre qu’un chameau borgne de l’œil droit vient de parcourir cette route, parce que l’herbe n’a été broutée que sur le côté gauche, où elle est moins belle qu’à droite — maintenant saisissez-vous le sens de serendipity ?

Voici une caractéristique essentielle de la sérendipité. Walpole désigne des découvertes inattendues, faites par « accident et sagacité » ou par « sagacité accidentelle ». Ne manquant pas d’humour, il ajoute :

L’un des exemples les plus remarquables de cette sagacité accidentelle (car il vous faut observer qu’en aucun cas la découverte d’une chose que vous cherchez ne tombe sous cette description) revient à Lord Shaftesbury qui, lors d’un dîner chez le Grand Chancelier Clarendon, a découvert le mariage du duc d’York avec Mrs Hyde en voyant le respect que la mère témoignait à table à sa fille.[2]

 

De la fiction à la science, en passant par la science-fiction !

La sérendipité est d’abord une notion littéraire qui se retrouve dans la construction d’un nombre croissant d’œuvres de fiction. Elle inspirera notamment son Zadig à Voltaire (1748) puis elle aboutira à la fondation du roman policier (Conan Doyle, Edgar Poe). La mécanique basée sur le mystère, le suspense et la découverte nourrira également les œuvres de science-fiction (Jules Verne).

Puisque nous parlons de littérature… Gutenberg a pu finaliser l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles en 1450 grâce à… un pressoir à vin lors des vendanges. In Vino Veritas ! PS : de ce fait, il permettra indirectement la création de la « coquille » !

La sérendipité se fait plus discrète au XIXe siècle avant de réapparaître au XXe siècle. C’est en 1940 que le terme glisse dans le domaine scientifique. L’université d’Harvard en donne alors cette définition :

La faculté ou la chance de trouver la preuve de ses idées de manière inattendue, ou bien de découvrir avec surprise de nouveaux objets ou relations sans les avoir cherchés.[3]

Une autre découverte accidentelle : la bardane ? Non, mais presque ! En promenant son chien, Georges de Mestral remarque que les crochets de la plante s’accrochent aux poils de l’animal. Cette trouvaille l’amènera à inventer… le velcro ! (L’idée est de 1941, le brevet de 1955, le succès : permanent).

D’autres caractéristiques lui sont progressivement attribuées :

  • Stimulus accidentel qui déclenche l’inspiration créative (1957)
  • Plus surprenant : en thérapie, il s’agirait d’un symptôme névrotique. Le patient découvre l’inattendu car son inconscient censure ce qu’il recherche réellement (1963).
  • Le simple rôle du hasard dans les recherches (1990).

Il ne s’agit ici que de quelques exemples.

 

From serendipity à sérendipité : francisation et consécration !

La sérendipité apparaît pour la première fois dans nos tricolores contrées en 1957. Bernard Kwal traduit le terme dans l’article de Charles G. Darwin, « La découverte scientifique ». C’est un néologisme créé par calque de l’anglais.

Le concept de sérendipité est introduit dans le monde francophone en 1983 par Jean Jacques. Mais c’est en 2009 que le mot rencontre le succès et la consécration avec un ouvrage (et un colloque). Son titre ? De la sérendipité : dans la science, la technique, l’art et le droit : leçons de l’inattendu[4]. Le mot devient viral.

Vous avez le virus du savoir ? Ceci n’est pas la formule de la sérendipité. En oubliant de vérifier ses boîtes à culture, un chercheur brillant mais distrait observa un résultat étonnant. Une forme de moisissure avait empêché le développement des bactéries. C’était le 3 septembre 1928 et Alexander Fleming venait de découvrir la pénicilline.

Toujours en 2009, le terme, qui ne figure pas encore dans les dictionnaires (!), est désigné « mot de l’année » par Sciences Humaines. Cocasse.

Plus surprenant, dès 2011, la sérendipité est adoptée par la pop-culture grâce à… un jeu vidéo. Dans l’excellent Rayman Origins, les joueurs ont pu découvrir la Mer de Sérendipité (Sea of Serendipity), un monde tantôt poétique et onirique, tantôt sombre et « mélan-comique ». C’est d’ailleurs Rayman qui inspire la rédaction de ce billet 10 ans après sa sortie.

Décryptage Sérendipité
(Source : RayWiki, the Rayman Wiki)

 

D’un Z qui veut dire… Zemblanité !

La sérendipité a un antonyme : la zemblanité ! William Boyd invente le terme dans son roman Armadillo (1999) :

Pensez à un autre monde, loin au nord, stérile, pris dans les glaces, un monde de silex et de pierre. Appelez-le Zembla. Ergo : zemblanité, le contraire de sérendipité, le don de faire à dessein des découvertes malheureuses, malchanceuses. Sérendipité et zemblanité : les deux pôles de l’axe autour duquel nous tournons.[5]

Par opposition à notre mot, la zemblanité, c’est la découverte inexorable de ce que nous ne voulons pas savoir[6].

 

La Sérendipité aujourd’hui

On retrouve la sérendipité un peu partout aujourd’hui : internet, sciences, arts, entreprises, etc. Il n’est pas toujours aisé de la définir de manière claire et concise. En effet, le terme s’est vu affublé d’interprétations plus ou moins pertinentes, au risque parfois de se perdre :

Le mot s’est accroché à diverses choses, et surtout parfois à n’importe quoi. La diffusion en est diffuse, le succès certain. Selon les usages, le mot est converti en marque ou en tag, il signifie par lui-même une sorte de philosophie de la vie, de l’ouverture au monde, un « esprit d’aventure » ; c’est le mantra des entrepreneurs de la « nouvelle économie de la connaissance », du numérique et du big data, de l’« inventologie » clés en main.[7]

 

On emploie parfois le synonyme de « fortuité », tiré du latin fors, « chance, hasard ». En 2014, Sylvie Catellin, chercheuse en sciences de l’information et de la communication, en donne une définition générale :

l’art de découvrir ou d’inventer en prêtant attention à ce qui surprend et en imaginant une interprétation pertinente.

C’est la définition qui s’applique le mieux en langue française. Sylvie Cattelin rappelle également que le mot se trouve à la frontière des arts et des sciences :

Faire découvrir la sérendipité, c’est faire comprendre que lorsque la science découvre, elle est un art.[8]

Entre charme phonétique, licence poétique et méthode scientifique, la sérendipité n’a pas fini de nous apprendre ni de surprendre !

Hannibal LECTEUR, A découvert… à la banque

 

En bonus :  Mer de Sérendipité – The Lums of dreams (Glou glou), Richard Héral & Billy Martin, Rayman Origins (2011)

 

Notes et références

[1] Informations fournies par le site de l’Académie Française.

[2] In. Les Aventures des trois princes de Serendip et Voyage en sérendipité, p. 219, traduction par Thierry Marchaisse, (2011).

[3] Walter Bradford Cannon, The Way of an Investigator, « Gains from Serendipity » (1945).

[4] Danièle Bourcier et Pek Van Andel, Chambéry, L’Act mem, dl 2009, 298 p.

[5] Richard Boyle, « When Serendipity becomes Zemblanity », Sunday Times,‎ 6 juillet 2009.

[6] William Safire, The Right Word in the Right Place at the Right Time : Wit and Wisdom from the Popular « On Language » Column in The New York Times Magazine, Simon and Schuster, 2007.

[7] Arnaud Saint-Martin, « Les ironies de (la) serendipity dans l’œuvre de Robert K. Merton », Temporalités. Revue de sciences sociales et humaines, n° 24,‎ 29 décembre 2016.

[8] Sylvie Catellin, Sérendipité du conte au concept, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Science ouverte », 2014, 270 p. Cet ouvrage est une mine d’informations sur la sérendipité.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Faire le pont

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