Décryptage Sentir le sapin

Noël en décalé ~ Sentir le sapin

Décryptage de la semaine

Sentir le sapin ! Une expression qui reprend l’un des éléments de Noël… mais qui n’a aucun rapport avec l’événement ! C’est Noël en décalé et c’est chaque vendredi pendant les fêtes sur… Ho Ho Ho’Parleur !

 

Hêtre ou ne pas hêtre…

… telle est l’étymologie ! Sapin, nom masculin, est issu (1080) du latin classique sap(p)inus. Également nommé sappium chez Pline, le terme désigne un arbre résineux. Le mot se compose probablement de °sap(p)us, peut-être d’origine gauloise, et du latin classique pinus (cf. pin).

°Sappus a abouti à sap en ancien français (fin XIe siècle) et en ancien provençal (vers 1181), forme qui se maintient jusqu’au XVIe siècle. Sap prend un sens technique dans le vocabulaire de la marine en 1773. Il est encore attesté dans les dialectes, en argot jusqu’au XIXe siècle.

P. Guiraud rattache sap à un verbe gallo-roman °sappere pour « produire de la sève ». On suppose son existence d’après le latin sapa « vin cuit réduit à l’état de sirop » (cf. sève). Supposition corroborée par le fait que le sap(p)inus est… un arbre producteur de sève !

 

Habillé pour l’hiver ?

Le mot désigne couramment un arbre d’une famille de résineux à tronc droit et à feuilles persistantes. De là vient par métonymie un emploi adjectivé disparu pour « en bois de sapin » (vers 1120). Notons également le sens usuel de « bois de sapin » (XIIIe siècle ; vers 1155, sap).

Ce bois étant couramment utilisé en menuiserie, le mot s’est dit pour « poutre » (1458) et en argot pour « planche » (1628), encore au XIXe siècle.

On utilise également ce bois dans la fabrication des… cercueils ! On emploie alors surtout de sapin (1695), redingote de sapin (1881) pour désigner le « cercueil », d’où un sapin (1867). Enfin, l’une des allusions les plus connues se trouve dans sentir le sapin.

 

Sentir le sapin : quand on est cyprès de la fin

Par allusion à cet ouvrage, le français va produire l’expression figurée sentir le sapin (1694). L’expression signifie « n’avoir plus longtemps à vivre, sentir la fin venir ». Par extension, on peut l’utiliser au sens de sentir le roussi, quand un projet/événement/autre est mal parti. Le sens premier domine toutefois.

Notons également que le sapin a une existence très riche en argot et a produit plusieurs dérivés[1]. Contexte de fête oblige, voici l’un des plus connus. Au XXe siècle, l’expression sapin de Noël correspond à la coutume de l’arbre givré et orné décorant à Noël les intérieurs, en signe de fête[2].

Pour conclure ce décryptage, un conseil avisé aux enfants : pour éviter un Noël mortifère, le seul qui doit sentir le sapin, c’est… le sapin !

Hannibal LECTEUR

 

Le saviez-vous ? L’histoire et l’origine du sapin de Noël 

Le sapin de Noël trouve ses origines dans les religions païennes qui ont précédé le christianisme.

Dans l’empire romain, on célébrait la divinité solaire Sol Invictus le 25 décembre (jour du solstice à l’époque). Durant les Saturnales, qui précédaient, il était coutume de s’échanger des cadeaux. Les Romains décoraient également leurs demeures de branches de conifères. Dans la mythologie nordique, on célébrait la fête de Yule. Le dieu Heimdall visitait les mortels durant la nuit et laissait des cadeaux à ceux s’étant bien conduits durant l’année.

Le point commun de toutes ces célébrations ? L’usage d’arbres à feuilles persistantes comme éléments de décoration. C’est un symbole de vie et de régénération au cœur de l’hiver. Même au plus froid de l’année, l’arbre conserve ses épines bien vertes et annonce la venue du printemps.

Selon la légende, c’est Saint Colomban qui se serait « approprié » la tradition païenne. En 590, un soir de Noël, il aurait emmené quelques religieux de son monastère au sommet d’une montagne. Là se trouvait un très vieux sapin, objet d’un culte chez les Celtes. La délégation aurait accroché des lanternes aux branches de l’arbre, de manière à dessiner une croix lumineuse. Mais aucun témoignage écrit n’atteste de la véracité des faits.

 

Ça sent le sapin chez les Germains !

La tradition du sapin de Noël apparaît au XVe siècle, dans les pays germaniques. La toute première mention écrite de cette coutume remonte à 1521, dans un livre de comptes de Sélestat (Bas-Rhin). La ville rétribuait les gardes-forestiers pour protéger les mais (de l’alémanique meyen, « arbres festifs ») durant la Saint-Thomas. Il s’agissait d’une fête célébrée le 21 décembre, durant laquelle on décorait des arbres.

Cette coutume s’inspire des « mystères » : dans l’Occident médiéval, on jouait des scènes de la Bible sur le parvis des églises. Lors des représentations du jardin d’Eden en décembre, il était difficile de trouver des pommiers à fruits. On les remplaça alors par un sapin. On décorait ensuite l’arbre avec des « oublies », des pâtisseries rondes destinées à rappeler l’hostie.

 

Une coutume qui s’exporte tardivement

Traditions chrétienne et païenne « fusionnent » au XVIIe siècle pour des raisons pratiques. Le sapin de Noël ne se répand qu’au XIXe siècle dans toute l’Europe, en partie grâce à l’Aristocratie. En France, le sapin est introduit à la cour en 1837. C’est la duchesse d’Orléans, belle-fille de Louis Philippe, Hélène de Mecklembourg-Schwerin, qui en serait à l’origine. Mais ce sont les émigrés Alsaciens qui, après la guerre de 1870, en ont véritablement répandu l’usage dans les foyers français.

L’histoire se répète en Angleterre avec l’époux de la reine Victoria. Le Prince Albert, né en Allemagne, importe la tradition en 1840. L’arbre de Noël est richement décoré, avec de très nombreuses bougies. Héritières des lumières du solstice, elles cèderont la place aux guirlandes lumineuses. Petits gâteaux et friandises ont pris la suite des « oublies » médiévales. Au sommet de l’arbre, on retrouve l’étoile de Bethléem dans les mystères, dès le XIVe siècle. Quant aux boules de Noël, elles furent d’abord rouges, rappelant les fruits défendus de l’arbre du jardin d’Éden[3].

 

En bonus : sentir le sapin, c’est pas sympa ! En revanche, écouter « Mon beau sapin », c’est chouette ! (O Tannenbaum, par Nat King Cole)

 

Notes et références

[1] En argot, sapin se dit pour « plancher » (1836). On le retrouve dans la locution argotique disparue sapin des cornants « plancher des vaches » (1829). Sapin s’emploie par extension (1875) pour d’autres résineux (épicéa, pin) dans l’usage courant (abusif en botanique).

SAPINE n. f. « bois de sapins » (vers 1190) désigne un « bateau de rivière (en bois de sapin) » (1295). Ce sens a disparu courant XXe siècle. Le mot désigne régionalement (Bourgogne) un baquet en bois pour mettre le raisin (XVe siècle). Cela a donné le sens – disparu aujourd’hui – de « caisse à bouteilles » (1611, Cotgrave). Il désigne aussi (1694) une solive en bois de sapin, servant en particulier aux échafaudages. En technique (1870), c’est un appareil de levage aujourd’hui fait de pièces métalliques.

SAPINETTE n.f. était le nom (1505) d’un crustacé qui s’attache aux rochers et aux bateaux. Ce mot a été reformé pour « bois de sapins » (1600, sapinnette). C’est aussi le nom (1765) d’un épicéa d’Amérique du Nord (dit épinette au Canada francophone). N’oublions pas la boisson faite à partir de bourgeons de cet arbre. Sapinette désigne, après sapine, un bateau de rivière (1845), aussi dit sapinière n.f. (1678, en ce sens). SAPINIERE n. f. désigne une « plantation de sapins » (1632). Le mot s’est dit en argot (1867), d’après la valeur de sapin « cercueil, pour fosse commune ».

SAPINEAU, nom masculin, « jeune sapin » (1876) est rare.

[2] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[3] Toutes les informations dans cet article.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Avoir les boules

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