Décryptage Se la couler douce

ASMR ~ Se la couler douce

Décryptage de la semaine

A l’occasion de la journée mondiale de l’ASMR[1], O’Parleur propose de se la couler douce ! Installez-vous confortablement pour savourer un décryptage zen.

 

Et que ne durent que les moments doux

ASMR oblige, nous commençons en douceur, littéralement. Doux, douce, vient du latin dulcis. A son apparition, en 1080 sous la forme dulz, il qualifie toute chose à la saveur agréable, non-amère. Au sens figuré, il désigne des choses et des êtres suaves, agréables.

Dès les premiers textes, le mot possède tout l’éventail de ses emplois comme adjectif, à l’exception de « ductile, malléable » (1690) en parlant d’un métal. L’adverbe, attesté dès 1531, entre dans les locutions filer doux (1603) et tout doux (milieu XVIe siècle). Le féminin a servi à former en douce (1884), locution familière qui signifie « en se cachant, sans se faire remarquer ».

Pour conclure sur une note sucrée, n’oublions pas les douceurs. Il s’agit des aliments doux au goût (vers 1200) puis, de façon plus restrictive, des friandises. En somme, « un gros câlin » pour pasticher une célèbre émission de pâtisserie…

Quid de se la couler douce ?

 

Daddy coule

Au départ, le verbe « couler » (vers 1120) n’a rien de « cool » ! En effet, il s’agit d’un terme technique de la langue rustique. Il provient du latin colare qui signifie « tamis, filtre, passoire ».

Le verbe englobe deux sens à l’origine, tous deux issus du latin :

  1. Au sens propre, il signifie « filtrer (un liquide) » ;
  2. Et au figuré « faire passer (de l’argent) ».

 

En métallurgie, couler s’emploie aussi, dès 1176, pour « verser un liquide, un métal fondu (plomb, notamment) dans quelque chose »[2]. Toujours au XIIe siècle, couler signifie bientôt « se déplacer naturellement » pour un liquide (puis les matières pulvérulentes, comme le sable). En arboriculture, il s’applique aux végétaux, arbres fruitiers ou vignes qui avortent à la floraison (cf. une  coulure).

Au XVIe siècle, couler prend la valeur de « s’enfoncer dans l’eau » pour un navire, un objet flottant ou une personne (daddy, par exemple)[3]. Pas question de se la couler douce pour le moment !

C’est vers 1460 que le sens de « se déplacer (d’un liquide) » s’applique au temps qui passe. Mais le verbe s’écouler le supplantera bientôt. A cette valeur temporelle s’ajoute bientôt un nouveau sens : « faire passer (un moment, un temps donné) », par exemple dans « couler des jours heureux ».

C’est ainsi que l’expression familière se la couler douce succède à se la mener douce en 1835. On l’emploie quand on vit agréablement, tranquillement, sans effort[4]. Après cette dure semaine de labeur, nous souhaitons donc à notre aimable lectorat de profiter du week-end pour se la couler douce.

Hannibal LECTEUR, si Daddy coule, est-ce que maman flotte ?

 

En bonus : pour se la couler douce, rien de mieux que d’écouter les conseils du maître ! Alexandre le bienheureux, d’Yves Robert et avec Philippe Noiret (1968)

 

Notes et références

[1] Siglaison pour « Autonomous Sensory Meridian Response ». On pourrait traduire par « réponse autonome sensorielle culminante » (pour simplifier : un « massage cérébral »). Il s’agit de sensations distinctes (frissons, picotements, etc…) et d’agréables ressentis au niveau du crâne, du cuir chevelu ou des zones périphériques du corps. Ces réactions sont provoquées par un stimulus visuel, auditif, olfactif ou cognitif. A titre d’exemple : lorsque l’on est chez le coiffeur (bruit des ciseaux, massage du cuir chevelu, le shampoing et l’eau qui coule). Objet de controverse scientifique quant à sa validité, le phénomène ASMR a explosé en popularité au début des années 2010, notamment sur Youtube. Plus d’informations ici.

[2] Il s’agit d’un emploi technique (couler le cuivre, l’étain), qui sera définitivement attesté au XVIIe siècle (1680).

[3] De cette forme dérive les métaphores « aller à la ruine, se perdre », « faire s’enfoncer dans l’eau (un navire » (fin XVIe) et « ruiner quelqu’un dans l’estime d’autrui » (1738).

[4] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Poisson d’avril !

Redimensionnement de la police
Mode de contraste