Deux coupes de champagnes sur fond de poussières lumineuses évoquant l'expression "sabler le champagne"
Deux coupes de champagnes sur fond de poussières lumineuses évoquant l'expression "sabler le champagne"

Expression ~ Sabler le champagne

Décryptage de la semaine

Un bouchon qui bondit, une flûte se remplit, le palais investi et les papilles pétillent : en cette période de fêtes, vous allez sans doute sabler le champagne !

Voici une expression intrigante, qui mêle une matière pulvérulente[1]  formée de petits grains minéraux à un vin blanc pétillant pour une opération des plus mystérieuses… dont nous allons expliquer l’origine sans plus attendre !

 

Un don (Pérignon) du ciel

Baptêmes, mariages, grands événements… Tout le monde apprécie le champagne. Son nom est issu par ellipse de vin de Champagne (1695), nom de la province où l’on prépare ce vin, lui-même issu du bas latin campania « plaine » (qui donnera aussi « campagne »)[2].

Le mot désigne le vin blanc produit dans cette région, notamment depuis qu’il fut rendu mousseux par le procédé naturel du cellérier de l’abbaye de Hautvillers, un certain dom Pérignon (1638-1715), utilisant la seconde fermentation du vin pour obtenir ce résultat. Il semble que l’appellation champagne (et non plus vin de Champagne) coïncide avec ce procédé qui rendit ce vin célèbre.

Statue de Dom Pérignon pour le décryptage "sabler le champagne"
Dom Pérignon, grâce à qui nous pouvons « sabler le champagne » aujourd’hui!

Sa fabrication prend du temps et, pour le savourer, il faut qu’il ait été au préalable clarifié, débarrassé de son dépôt, sucré, mis en bouteille, ficelé et placé dans la cave. Il faut savoir attendre avant de sabler le champagne !

Et ce fameux sable, que vient-il faire dans notre histoire ?

 

Sabler le champagne : un sens métaphore de café!

Contrairement à une idée reçue qui revient ponctuellement, l’expression ne désigne pas l’habitude prise autrefois par des aristocrates d’adoucir le champagne en saupoudrant leur flûte de sucre afin de faire mousser le liquide[3].

La locution repose en réalité sur une évolution métaphorique du verbe « sabler ». S’il s’emploie au XXe siècle comme terme technique pour « décaper, polir à la sableuse », son sens premier est très différent.

Le verbe est d’abord attesté au sens de « recouvrir une matière en poudre » (1587) ; notons que le verbe est sans doute antérieur car l’adjectif « sablé, ée » pour « recouvert de sable » est déjà relevé en 1507. Le sens actif de « recouvrir de sable » (1680) a vieilli puis disparu.

Sabler signifie ensuite « couler dans un moule fait de sable » (1645). Par allusion au métal en fusion versé dans le moule, sabler a signifié « boire d’un trait » (1695), expression encore en usage au XIXe siècle. L’analogie est évidente : geste prompt avec lequel un fondeur opère lorsqu’il jette en sable l’objet qu’il façonne, ou, par comparaison avec le métal en fusion/ le liquide coulant dans son moule de sable fin/dans la bouche du gourmet.

Au départ, l’expression concerne tous les alcools, comme en témoigne Constant, le valet de l’empereur Napoléon Ier dans ses mémoires :

« … il prit fantaisie au général Dorsenne de donner un grand souper ; les vins du Rhin et de Hongrie furent sablés, le punch vint ensuite… »

 

Diderot en fait également mention dans Jacques le fataliste, lorsque son héros, « en chemise et pieds nus, avait sablé deux ou trois rasades sans ponctuation, comme il s’exprimait, c’est-à-dire de la bouteille au verre, du verre à la bouche ».

C’est avec Voltaire (encore lui !) que l’expression « sabler le champagne » s’emploie pour « boire du champagne en abondance », comme on peut le lire dans son Épître à Madame Denis, la vie de Paris et de Versailles[4] :

« Ce vieux Crésus, en sablant du champagne

Gémit des maux que souffre la campagne,

Et cousu d’or, dans le luxe

Plaint le pays de tailles surchargées. »

 

Aujourd’hui, sabler le champagne signifie plus volontiers « boire pour fêter un événement heureux »[5].

 

Quid de « sabrer le champagne » ?

« Sabrer le champagne » consiste à faire sauter le goulot de la bouteille d’un coup sec avec le bord non tranchant d’un sabre ou de tout objet similaire ; le goulot ainsi cassé est projeté sous l’effet de la pression qui règne dans la bouteille.

L’expression, qui s’appuie par jeu sur la quasi homophonie entre « sabrer » et « sabler », n’a pas d’origine clairement définie (certainement une coutume militaire en rapport avec le sabre des officiers vers la fin du XIXe et le début du XXe siècle) mais son sens ne laisse aucune place à l’imagination.

Notons toutefois une certaine ironie dans le fait que les gens peuvent parfois confondre les deux expressions, alors que « sabrer le champagne » concerne le contenant et « sabler le champagne » le contenu.

Qu’importe! Qu’il s’agisse de sabrer ou/puis de sabler le champagne (avec modération!), nous souhaitons à nos lecteurs de joyeuses fêtes de fin d’année !

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : la transformation du raisin en vin selon la méthode champenoise (Des racines et des ailes)

 

[1] Du latin pulverulentus, de pulvis, -eris, poussière. Qui est réduit à l’état de poudre, qui a la consistance de la poussière.

[2] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[3] Source : Claude DUNETON, « Sablez le champagne sans le sabrer ! », Le Figaro,‎ 30 décembre 2016.

[4] Marie-Louise Mignot dite Mme Denis (1712-1790) était une salonnière et épistolière. Elle était proche de Voltaire, dont elle fut la nièce, la gouvernante, la compagne puis la légataire universelle

[5] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 148.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Paraskevidékatriaphobie (peur du venredi 13)