Le Grand Blush ~ Rougir comme une pivoine

Décryptage Rougir comme une pivoine

Décryptage de la semaine

Aujourd’hui, c’est la journée de la pivoine[1]. Et comme O’Parleur aime le dire avec des fleurs, nous vous proposons de… rougir comme une pivoine ! Tous les voyants sont donc au vert pour un décryptage qui voit rouge.

 

Une plante aux vertus antiques mais pas en toc

Si la botanique ne vous botte pas, vous ignorez sans doute les vertus de la pivoine. On en trouve depuis l’Europe jusqu’en Extrême-Orient, notamment en Chine (où on l’associe à la ville de Luoyang) et en Amérique.

La pivoine appartient au genre Paeonia, du grec ancien παιωνία, qui signifie « propre à guérir, salutaire ». Son étymologie n’est pas anodine, puisque cette plante a des vertus curatives connues depuis l’antiquité, qu’il s’agisse des mythes ou de médecine traditionnelle.

Ainsi, Péon (Παιών / Paiốn)[2], l’un des plus anciens dieux guérisseurs des Grecs[3], soigne et guérit Hadès et Arès de leurs blessures de guerre avec… des racines de pivoine !

Un certain Hippocrate (460-370 av. J.-C.) l’utilise comme remède pour traiter l’épilepsie mais aussi pour soigner spécifiquement les femmes (menstruations difficiles, expulsion du placenta après l’accouchement)[4].

 

Il était une fois en Chine

Les Grecs n’ont cependant pas le monopole de la pivoine. Grâce à des textes anciens, nous savons que les chinois la connaissent et la cultivent depuis plus de 2000 ans. On la désigne sous deux termes :

  1. (ou sháoyào), pour la pivoine herbacée de Chine (Paeonia lactiflora) ;
  2. Et牡丹 (ou mǔdān), pour la pivoine arbustive (Paeonia suffruticosa).

La première mention du terme sháoyào se trouve dans le Shijing, le Livre des Odes, composé du XIe au Ve siècle avant notre ère[5]. Quant à 牡丹 mǔdān, il apparaît pour la première fois à l’époque des Han (-206, +220), dans le texte 計倪子 Ji Ni Zi.

En Chine, on utilise la pivoine herbacée à des fins curatives (enrichir le sang, consolider le yin, réguler le foie et calmer la douleur)[6]. La pivoine arbustive a quant à elle un rôle plus ornemental. Elle décore alors les palais impériaux et inspire les artistes qui la déclinent en peinture, porcelaine, poteries…

Décryptage Rougir comme une pivoine
Peinture de pivoines par l’artiste chinois Yun Shouping, XVIIe siècle.

Sa renommée est telle que les chinois la considèrent comme la reine des fleurs[7]. La ville de Luoyang est même la capitale officielle de la fleur[8]. Outre ses vertus curatives, la pivoine évoque la beauté féminine et l’amour mais elle symbolise aussi l’abondance et la réussite sociale.

Voilà donc une fleur universellement reconnue pour ses vertus médicinales, ses qualités esthétiques et sa symbolique d’une grande richesse. Du coup, vous vous demandez sûrement…

 

Pourquoi « rougir comme une pivoine » ?

Il y a deux explications. L’une officieuse, l’autre étant celle que l’on trouve dans tous les dictionnaires. Par souci d’exhaustivité, nous les exposerons toutes les deux.

  1. Un effeuillage impudique mais pas impuni

Certains sites de botanique rattachent l’expression au mythe de la nymphe Péone. Cette dernière, d’une grande beauté, est courtisée par les Dieux. Toutefois, à force de vouloir plaire et séduire, notre « belle plante » finit par enfreindre le code divin de la pudeur.

Décryptage Rougir comme une pivoine

Ensuite, selon les auteurs, il y a deux dénouements. 1/ Pour la punir de cette offense, les dieux la changent en fleur. 2/ Prise de remords et de honte, Péone préfère se métamorphoser en fleur.

Et cette fleur, quelle est-elle ? La pivoine !  Certains commentateurs ajoutent que la fleur est de couleur rouge pour symboliser la honte de la nymphe. Toutefois, cette version n’est attestée dans aucun dictionnaire officiel[9].

  1. L’explication officielle

Les pivoines se répartissent en une quarantaine d’espèces de plantes vivaces, herbacées, ou arbustives. L’expression rougir comme une pivoine tirerait son origine de l’une de ses variétés les plus anciennes : la rubra plena.

Décryptage Rougir comme une pivoine

Ses pétales sont colorés d’un rouge carmin, qui évoque le rouge montant aux joues suite à une vive émotion. C’est tout de suite beaucoup plus simple comme explication.

 

Rougir comme une pivoine aujourd’hui

Notre expression est attestée en 1880. Elle signifie : « rougir très fortement sous l’effet d’une émotion ». Cette réaction peut être provoquée par la honte mais également par toute autre émotion forte (colère, amour, gêne, etc…).

Huysmans tire de ce sens le verbe pivoiner, qui signifie rougir comme une pivoine[10]. Il reste rarissime mais vous pourrez toujours l’utiliser pour faire rougir d’admiration votre entourage. Comme une pivoine ?

Hannibal LECTEUR, très fleur rouge bleue

 

En bonus : pas besoin de rougir comme une pivoine pour écouter Too shy, Kajagoogoo (1983) :

 

Notes et références – Rougir comme une pivoine

[1] Dans le calendrier révolutionnaire français.

[2] Que l’on prononce « Péon ».

[3] On mentionne son nom dans les tablettes en « linéaire B » de Knossos en Crète. Note : le linéaire B est un syllabaire utilisé pour l’écriture du mycénien de 1500 à 1200 av. J.-C

[4] In. De la nature des femmes t. VII, trad. Littré.

[5] Il fut longtemps utilisé comme un terme générique de pivoine, aussi bien herbacée qu’arbustive.

[6] On utilise alors sa racine, pelée puis découpée en tranche. Elle porte alors le nom de Radix Paeonia Alba, 白芍  ou pinyin : báisháoyào.

[7] Contrairement aux occidentaux qui lui préfèrent en grande partie la rose.

[8] Selon la légende, Wu Zetian, unique impératrice de Chine, se promenait dans ses jardins un soir d’hiver de l’an 691. N’y trouvant aucune fleur, elle ordonna à celles-ci d’éclore pendant la nuit. Toutes les fleurs lui obéirent, à l’exception de la pivoine, qui refusait de fleurir hors saison. Humiliée, l’Impératrice ordonna de retirer toutes les pivoines de la ville de Xi’an et de les envoyer à Luoyang.

[9] Les sites et blogs consacrés à la botanique en parlent beaucoup. Comme ici ou .

[10] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Mouton de Panurge