Icône paradoxale ~ Rosie la riveteuse

Décryptage Rosie la riveteuse

Décryptage de la semaine

O’Parleur prolonge la journée de la femme en s’intéressant à une figure féministe devenue emblématique : Rosie la riveteuse ! Et pourtant, à l’origine, rien ne la destinait à devenir une icône, encore moins féministe. D’ailleurs, elle ne s’appelait même pas Rosie ! Explications.

 

Un peu de contexte…

Retour à l’époque de la Seconde Guerre Mondiale aux États-Unis. Les hommes sont partis au front. Après l’attaque de Pearl Harbor (7 décembre 1941), le gouvernement américain exhorte les industriels à produire davantage pour soutenir l’effort de guerre.

Vue aérienne de l’attaque de Pearl Harbor.

Les relations entre le patronat et les syndicats sont tendues. Les grandes entreprises, parmi lesquelles General Motors, commandent une série d’affiches de propagande montrant la cohésion et l’unité entre les ouvriers et leurs chefs.

Une affiche de propagande de la General Motors (1942).

Il s’agit de raviver la flamme patriotique et l’esprit d’équipe[1]. Et l’affiche qui sera la plus célèbre de toutes est…

 

« We can do it  ! » : Rosie la riveteuse s’affiche !

Les hommes étant absents, les femmes sont sollicitées. Les officiels lancent une campagne de presse pour convaincre la population que les femmes peuvent aussi riveter, souder ou construire des bâtiments militaires (au lieu de rester travailler chez elles ou dans les secteurs « féminins » habituels comme l’industrie textile).

Le caractère emblématique du riveteur remonte au début du XXe siècle, à la période de la construction des gratte-ciels à Chicago et Manhattan (New York), notamment les travaux épiques des sky boys (« gars du ciel ») à l’occasion de l’achèvement de l’Empire State Building. Photos : « Icarus », de Lewis Hine (1930) et « Lunch atop a skyscraper », Ebbet, Kelley ou Leftwich (1932)

C’est ainsi qu’en 1942, J. Howard Miller, artiste de Pittsburg, réalise une série d’affiches (plus de 42 au total) pour la Westinghouse Electric. Parmi ses travaux, l’affiche We can do it !On peut y arriver ! ») et son ouvrière (alors anonyme) qui retrousse ses manches pour se mettre au travail.

Rosie la riveteuse

Le succès est immédiat, Rosie devient le symbole de la lutte pour la parité et bla… bla… bla… En fait non, pas du tout ! A la base, il s’agit d’une affiche pour lutter contre l’absentéisme et prévenir les grèves au sein de la Westing. D’ailleurs, l’affiche ne sera exposée que pendant deux semaines (du 15 au 28 février 1942)[2]. Recouverte par les autres affiches de Miller, la future Rosie la riveteuse va même tomber purement et simplement dans l’oubli !

 

Girls & Rosies

Durant cette période, d’autres « Rosies », de même inspiration, vont apparaître et éclipser notre icône en devenir. Ainsi, le 29 mai 1943, pour le Memorial Day[3], le Saturday Evening Post publie Rosie the Riveter de Norman Rockwell. Il s’agit d’une des premières utilisations du terme et de l’authentique Rosie la riveteuse.

S’inspirant du prophète Isaïe de la Chapelle Sixtine, Rockwell représente sa Rosie la riveteuse piétinant Mein Kampf pendant la pause, un énorme pistolet à rivet posé sur ses genoux.

Rosie la riveteuse
L’inspiration saute aux yeux ! Rosie the riveter montre également les insignes de Marie, la mère de Jésus dans la religion chrétienne avec son auréole au-dessus de la tête, les douze étoiles du drapeau américain et les pieds sur Mein Kampf, comme Marie écrasant le Mal.

Quant à son nom, Rockwell s’inspire de la chanson éponyme de Redd Evans et John Jacobo, Rosie the riveter (1942).

Rosie la riveteuse
Le public américain entend parler de Rosie the riveter pour la première fois à la radio en 1942. La musique est si entraînante que Republic Pictures en fera une comédie musicale en 1944 (affiche du film).

Ce portrait connaît un grand succès, au point que le Post le prête au département du Trésor des États-Unis. On l’utilise alors pour des affiches et des campagnes promouvant les obligations de guerre.

On appelle également « Rosies » les 6 millions de femmes qui travaillent dans les usines pendant la guerre. Parmi elles figure notamment une certaine Norma Jeane Mortenson alias… Marylin Monroe ![4]

Rosie la riveteuse
Des Rosies au travail : bombardiers, tour à métaux, rivets… They can do it ! Et même très bien ![5]

Leur participation à l’effort de guerre est capitale mais ne suffit pas à changer les mentalités de l’époque. A la fin de la guerre, les Rosies sont priées de retourner chez elles et de rendre leur travail aux hommes revenus du front.

 

Femme des années 80, femme jusqu’au bout dessin / des symboles ?

Rosie la riveteuse reste célèbre dans l’après-guerre, mais toujours sous les traits de la création de Norman Rockwell. A la mort de ce dernier en 1978, les héritiers de l’artiste protègent son œuvre et en restreignent l’usage dans le domaine public. Rosie tombe ainsi peu à peu dans l’oubli.

L’histoire se serait sans doute arrêtée là si le Washington Post n’avait pas consacré un dossier à l’art patriotique en 1982. Et quelle affiche illustre l’article ? Bingo ! 40 ans après sa création, on (re)découvre We can do it ! de J. Howard Miller. Notons d’ailleurs que l’ouvrière n’est toujours pas baptisée. Mais comment a-t-elle usurpé l’identité de Rosie la riveteuse ?

 

De We can do it ! à Rosie la riveteuse : quelques dates pour nous éclairer

  1. 1975 : la Coalition of Labor Union Women tient sa conférence d’inauguration à Detroit. Ses membres veulent trouver une nouvelle représentation de Rosie la riveteuse.
  2. Fin 70 : les Archives nationales des États-Unis produisent une carte postale We can do it. Il s’agit de l’une des dix cartes les plus demandées par le public.
  3. 1982-1983 : après l’article du Washington Post. La maison d’édition féministe/ouvrière Helaine Victoria Press passe un cap. Elle publie une carte postale reprenant We can do it ! et y appose pour la première fois la mention Rosie la riveteuse au dos de la carte.
  4. 1984 : création du premier T-Shirt.
  5. 1987-1989 : production de matériel promotionnel, de tracts à l’effigie de la nouvelle « Rosie ».

C’est ainsi que, dans l’imaginaire populaire, la nouvellement baptisée Rosie la riveteuse devient virale avant l’heure et efface progressivement les noms We can do it ! et J. Howard Miller[6]. L’affiche gagne lentement mais sûrement en notoriété, surtout au cours des années 90-2000, lors d’expositions, de commémorations. Elle devient surtout un symbole féministe, bien loin de son intention d’origine.

 

Travailler à la chaîne puis briser ses chaînes

C’est bien connu : une œuvre, quelle qu’elle soit, échappe toujours à son créateur. Howard Miller ne s’attendait sûrement pas à créer une icône féministe malgré elle & lui.

Comme évoqué plus haut, l’affiche s’inscrit au sein d’une série qui a pour but d’exercer une forme de contrôle social sur les employés, et de dissuader toute velléité de grève. Quant au rôle des femmes dans l’usine, il ne s’agit pas d’un appel à l’émancipation ni à la parité. Bien au contraire.

Le monde du travail : un univers convivial… et masculin ! (Un autre poster de J. Howard Miller, de la même série d’affiches que « We Can Do It ! ».)

Il s’agit au mieux d’un devoir patriotique, d’un effort nécessaire mais en aucun cas d’une ascension sociale. Les conditions de travail sont d’ailleurs bien moins glamour que sur les affiches de propagande. Les femmes sont :

  • Recrutées de façon provisoire ;
  • Payées moitié moins que les hommes ;
  • Sujettes à la double journée ;

S’ajoutent également des problèmes de harcèlement et de discrimination. En prime, à la fin de la guerre, on les prie de rentrer bien gentiment dans leur foyer pour reprendre leur quotidien « de femme » ou on les oriente vers des travaux non spécialisés[7].

Le « glissement de sens » de l’affiche s’opère en même temps que sa redécouverte fin 70-début 80. On interprète alors le « We » (nous peuple américain/patriotes) comme « Nous les femmes ». C’est un appel à s’unir dans la lutte pour la parité, contre l’inégalité des genres. L’air volontaire de Rosie, son geste emblématique (ce retroussage de manche qui pourrait aussi être un geste moins diplomatique adressé aux misogynes et autres mufles) et son « look » finissent d’achever la mue idéologique. Le nouveau message est clair : les machos n’ont qu’à bien se tenir !

 

Le paradoxe de Rosie la riveteuse aujourd’hui

Aujourd’hui, Rosie la riveteuse est devenue une icône. D’abord de la culture populaire américaine, puisqu’elle symbolise les six millions de femmes qui travaillèrent dans l’industrie durant la Seconde Guerre mondiale. 1Elle incarne aussi la première reconnaissance (timide) du rôle économique jouée par ces dernières aux États-Unis[8].

Elle dépasse également les frontières pour devenir une icône féministe, se battant en faveur de l’égalité hommes-femmes. Elle est reprise dans la pop-culture (Beyoncé, Christina Aguilera, P!nk…), les manifestations en faveur des droits des femmes. On retrouve son visage sur des tee-shirts, des posters, des tracts, on fait des « cosplays » militants[9]. Au risque de se perdre ?

Rosie la riveteuse
Entre militantisme sincère, récupération opportuniste et marketing mal calibré, le message est parfois faussé.

Certaines voix s’élèvent contre cette réappropriation d’une « icône » à l’origine machiste sans connaître son histoire. On reproche aussi à Rosie d’être trop pimpante et glamour par rapport aux vraies conditions de travail des ouvrières

Eastine Cowner, anciennement serveuse, aide à la construction du SS George Washington (1943)

La question se pose parfois de savoir si, 40 ans après sa redécouverte, il ne serait pas temps de trouver une nouvelle « Rosie la riveteuse », plus en phase avec la femme moderne et les difficultés qu’elle rencontre aujourd’hui[10].

Pour conclure, si les mentalités changent et si la société évolue, il faut rester vigilant. N’oublions jamais que les avancées en matière de droits des femmes sont des acquis encore récents, parfois fragiles et à géographie variable. Ils peuvent être remis en cause à la moindre occasion.

N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant.

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (1949)

Pour cette raison, n’attendons pas le 8 mars pour célébrer toutes les Rosies d’hier et d’aujourd’hui, par des gestes simples, au quotidien.

Tout le monde peut être Rosie la riveteuse. Au bureau, à la maison ou dans la rue : en matière de droits de femmes, il y a encore du travail !

Hannibal Lecteur, voit la vie en ros(i)e

 

En bonus : Rosie la riveteuse en chanson ! Rosie the riveter (1942) :

 

ET un second bonus :

Une héroïne « anonyme », Naomi Parker Fraley (1921-2018), alias Rosie la riveteuse.

Rosie la riveteuse
La photo de Mrs. Parker qui a inspiré la célèbre affiche (Alameda, 24 mars 1942)

J. Howard Miller n’ayant jamais crédité le modèle de son affiche, un flou sur son identité a perduré pendant près de 70 ans ! Dans les années 80, on croit d’abord que le modèle est Mary Doyle Keefe. Elle a effectivement posé pour… Norman Rockwell et sa Rosie, mais après la création de We can do it !

Ce n’est qu’en 2011, après 6 ans d’enquête, que le professeur James J. Kimble identifie le véritable modèle. En 1941, Naomi Parker et sa sœur Ada travaillent à la chaîne dans la base aéronavale d’Alameda. J. Howard Miller la remarque à cause de sa tenue – un bleu de travail et un bandana rouge à pois blanc, porté pour éviter que ses longs cheveux ne soient pris dans la machinerie. Il la photographie.

Si elle connaît déjà l’affiche de Miller, elle ne fait pas le rapprochement avec Rosie, avec qui elle ne se trouve aucune ressemblance. Ce n’est qu’en 2011, lors d’un rassemblement d’anciennes ouvrières ayant travaillé pendant la guerre qu’elle fait le lien. En effet, elle y voit sa photo, créditée comme source d’inspiration de l’affiche, avec le nom… d’une autre apposé dessus !

Rosie la riveteuse
Naomi Parker est/et Rosie (2015) – New York Times

C’est finalement au milieu des années 2010 qu’elle accède à une notoriété tardive[11].

 

Notes et références – Rosie la riveteuse

[1] William L. Bird et Harry R. Rubenstein, Design for Victory : World War II posters on the American home front, Princeton Architectural Press, 1998, p. 58.

[2] Qui plus est, dans une zone géographiques restreinte. On tire moins de 1 800 copies de l’affiche et on ne la diffuse que dans quelques usines de Westinghouse à East Pittsburgh, en Pennsylvanie, et dans le Midwest.

[3] Jour du souvenir des soldats morts au combat chez les Américains.

[4] Elle travaille pour la Radioplane Company à l’ignifugation des ailes de petits avions télécommandés et à l’inspection de parachutes. C’est dans cette usine qu’elle est repérée par des photographes militaires. Source : Sandy Fitzgerald, « NYT: Marilyn Monroe Was a Real-Life Rosie the Riveter in WWII », Newsmax,‎ 5 juin 2014.

[5] Références : une « Rosie la riveteuse » dans une usine de bombardier (1943) ; Howard R. Hollem, Women factory (1942) ; Riveter at Lockheed Aircraft Corp (entre 1941 et 1945) ; Photographie (coloriée) du photographe de l’US Army David Conover, datée du 26 juin 1945 et issue du magazine Yank. Marilyn Monroe porte le nom de « Norma Jeane Dougherty ».

[6] Lincoln Cushing, « When “Rosie the Riveter” Went Viral », Stansbury Forum, 5 mars 2022.

[7] Rebecca Winson, « Sorry Beyoncé, Rosie the Riveter is no feminist icon. Here’s why », sur www.theguardian.com, The Guardian, 23 juillet 2014.

[8] « Rosie the Riveter : Real Women Workers in World War II » – The Library of Congress. A lire ici.

[9] En mars 2020, la députée européenne Manon Aubry (FI) s’affiche en Rosie la riveteuse au Parlement européen.

[10] Rebecca Winson, Ibid.

[11] Margalit Fox, « Naomi Parker Fraley, the Real Rosie the Riveter, Dies at 96 », The New York Times,‎ 22 janvier 2018.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Mars, et ça repart ?