Décryptage de la semaine

Quand les enfants quittent le nid familial ; à un mariage ; lors du dernier épisode de votre soap opera préféré ; quand votre équipe marque un but ; lors d’événements tristes ou joyeux… Les occasions de pleurer comme une Madeleine ne manquent pas !

Pour fêter la Sainte Madeleine (22 juillet), le décryptage se penche sur cette expression !

 

Larmes fatales

En latin, lacrimare signifie « verser des larmes ». Dès lors, pourquoi « pleurer » ? Issu lui aussi du latin plorare, le verbe pleurer (apparu en 938) signifie « se plaindre », « pousser des cris de douleurs ». « Pleurer » est donc une manière plus expressive et bruyante de « verser des larmes ». D’ailleurs, le verbe est en concurrence avec crier, brailler et braire.

Une exception toutefois : en l’an 980, il reçoit la valeur spéciale de « déplorer la mort de quelqu’un ». A partir du XVIe siècle, pleurer suscite plusieurs locutions, souvent comiques : par comparaison, on dit pleurer comme une vache (Rabelais, Gargantua, 1532) ou pleurer comme un veau (1648) ; en 1873 dans l’expression pleurer comme une Madeleine. Avec un « M » majuscule. Toujours. Mais qui est cette fameuse Madeleine ?

 

Madame M

Madeleine, nom féminin avec ou sans majuscule, apparaît sous nos latitudes en 1223. Il vient du latin chrétien Magdalena. C’est une référence à Maria Magdalena pour « Marie de Magdala »[1] ou Marie-Madeleine. Future disciple du Christ, c’est la pécheresse repentante de l’Évangile qui verse des larmes à ses pieds :

« Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum, /38/ et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait ; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum. »

Luc 7:37-38

Elle sera également en larmes devant le tombeau vide du Christ lors de la Résurrection. Vous l’avez compris : Marie-Madeleine[2] est à l’origine de l’expression du jour !

 

Pleurer comme une Madeleine : évolution jusqu’à nos jours

L’image de Marie-Madeleine pleurant aux pieds du Christ va perdurer dans l’imaginaire religieux et populaire. Elle fera d’ailleurs l’objet d’un engouement et d’une tradition picturale très forte à partir de la Renaissance. Pendant longtemps, on utilisera la locution faire la Madeleine (1223).

En 1833, la locution se change en pleurer comme une Madeleine, qui fait sa première apparition dans un classique de la littérature française :

« Il ne revint pas pour dîner, et rentra fort tard. Je vous le jure, je restai dans ma chambre à pleurer comme une Madeleine, au coin de mon feu. »

Honoré de Balzac, La Comédie humaine[3]

 

L’expression est définitivement consacrée en 1873[4]. Pleurer comme une Madeleine signifie aujourd’hui : pleurer abondamment.

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : le monologue des larmes dans la pluie (Blade Runner)

 

Pleurer comme une Madeleine, ce n’est pas du gâteau !

Un mot tout de même sur le (délicieux) petit gâteau qui n’a rien à voir avec notre expression. Le gâteau à la madeleine, apparaît en 1769. Il devient la Magdeleine en 1807 et se change en gâteau(x) madeleine en 1842. Il tire également son origine du prénom.

La recette en est attribuée par Grimod de la Reynière[5] à Madeleine Paumier, pensionnaire et ancienne cuisinière de Madame Perrotin du Barmond. Les autres hypothèses proposées sont sans fondement.

Le mot est quelquefois employé par allusion à l’expérience de la Madeleine de Proust (Du côté de chez Swann) où la dégustation de « petites madeleines » trempées dans le thé éveille chez le narrateur le flux de la mémoire.

 

Notes et références

[1] Magdala pourrait être le nom d’un bourg de Galilée où Marie est née. Toutefois, il n’est fait aucune mention de ce lieu à cette époque. Les théologiens pensent que magdala serait un terme hébreu évoquant une construction en forme de tour. Pour Jérôme de Stridon (IVe siècle), Marie est la « tour » qui représente la foi.

[2] Femme la plus présente du Nouveau Testament et premier témoin de la Résurrection, Marie-Madeleine est l’« Apôtre des Apôtres ». Elle est une figure féminine essentielle de la Bible et fait l’objet de nombreux débats. Ses origines et son histoire ont souvent été modifiées, faisant d’elle un personnage composite. Ainsi, elle serait assimilée à Marie de Béthanie et à la prostituée qui pleure au pieds du Christ alors qu’il s’agit de trois femmes différentes. Elle stimule également l’imaginaire populaire et les théories rocambolesques. La plus populaire : elle a épousé le Christ et lui a donné une descendance (pour ne citer que le roman le plus célèbre – mais pas le meilleur – : Da Vinci Code…). Plus d’informations ici.

[3] In. Petites misères de la vie conjugale (1830-1846).

[4] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[5] Alexandre Balthazar Laurent Grimod de La Reynière (1758-1837) est un avocat, journaliste, feuilletoniste et écrivain français. Outre ses critiques spirituelles et acerbes, il était réputé pour son amour de la gastronomie. La postérité retient surtout cet amour de la bonne chère et on le considère aujourd’hui, aux côtés de Brillat-Savarin, comme l’un des pères fondateurs de la gastronomie occidentale moderne.

Retrouvez notre précédent Décryptage → L’uchronie, ou l’utopie appliquée à l’histoire

Redimensionnement de la police
Mode de contraste