Expression ~ Payer en monnaie de singe

Décryptage de la semaine

Une question s’est beaucoup posée ces derniers temps : que ferez-vous le jour d’après ? Retrouver vos amis ? Prendre un pot ? Non ! Impôts ! Remplir votre déclaration, pardi ! Avec les beaux jours qui reviennent – ou par phobie administrative – on serait bien tenté de payer en monnaie de singe !

Mais quel rapport entre les simiens et les espèces sonnantes et trébuchantes ? Le décryptage vous sort du dédale administratif et vous explique tout.

 

Cent fois sur le Livre des métiers, réglementez votre ouvrage !

Payer en monnaie de singe est une tradition qui remonte au Moyen-Âge. Nous sommes au XIIIe siècle en France, sous le règne de Saint Louis. Le roi nomme Étienne Boileau prévôt de Paris en 1261. Il est chargé de la juridiction des métiers mais la tâche est ardue. En l’absence de textes juridiques, il est difficile de trancher les litiges. Les règlements de métiers ne sont connus que par tradition orale. Le savoir se transmet de père en fils, de maître en apprenti, de bouche à oreille. Il faut moderniser tout cela.

Le prévôt de Paris appelle donc chaque corps de métier à rédiger ses statuts. Une fois homologués, ils seront réunis en un seul livre. Ainsi paraît en 1268 Les Établissements des Métiers de Paris, premier grand recueil de règlements sur les métiers parisiens, plus communément appelé le Livre des métiers.

Deux parties composent l’ouvrage. La première présente le statut des communautés, la seconde traite des impôts, droits et redevances dus par les métiers. Y sont notamment concernés les jongleurs, les bateleurs ou les forains qui possèdent des singes…

 

Salut, T.V.A. ? Bien !

A l’époque, Paris était la plus grande ville d’Occident et totalisait quelque 275 000 habitants. Il n’y avait que deux ponts étroits pour franchir les deux bras de la Seine. La circulation y était difficile et l’on peut déjà parler des premiers « embouteillages ».

D’autant qu’il fallait déclarer ses marchandises et s’acquitter d’un droit de péage à l’entrée du Petit-Pont qui reliait l’île de la Cité à la rue Saint-Jacques. Le Livre des métiers contenait toutefois des exceptions.

Le marchand de singe était dispensé de péage à condition de faire exécuter un tour à son animal devant le péager[1]. Il en allait de même pour le jongleur (chansonnier, poète, amuseur), qui payait son passage d’une chanson, d’une grimace ou d’une gambade.

Ces cabrioles permettaient ainsi de « payer en monnaie de singe ».

 

Payer en monnaie de singe au fil des siècles

L’expression devint populaire, notamment chez les auteurs. Dans Faits et prouesses épouvantables de Pantagruel, Rabelais mentionne l’événement suivant :

 

« Jean des Entommeures acheta deux rares et précieux tableaux […] et les paya en monnaie de singe. »[2]

 

Le sens (argent, cabriole ou escroquerie) n’est toutefois pas précisé. C’est l’abbé Furetière qui en donne une première définition en 1690 : « On dit qu’un homme a payé en monnoye de singe, c’est-à-dire en gambades. »

En 1820, l’expression prend un sens de duperie : « donner de mauvaises raisons à un créancier pour éloigner le payement »[3]. Aujourd’hui, payer en monnaie de singe signifie « se moquer, faire des plaisanteries au lieu de payer, payer en fausse monnaie ou en paroles moqueuses à l’adresse du débiteur ».[4]

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : l’éloge des dettes de Panurge (à ne pas mettre dans votre déclaration !)

Extrait du Tiers-Livre de François Rabelais.

 

Le saviez-vous ? Le méreau, la devise pour payer en monnaie de singe

Il existait une véritable monnaie de singe : le méreau. Prenant la forme d’un jeton coulé en métal médiocre, d’une rondelle de cuir ou d’un parchemin, il s’agissait d’une sorte de « bon de passage » ou d’argent mais sans en avoir la valeur.

L’Église proscrivait les activités des jongleurs et les numéros de singes savants. Pour elle, le singe était un « animal qui approche de la figure de l’homme et en contrefait les actions ». Ces divertissements n’étaient donc pas considérés comme des métiers méritant rétribution. Pire, ils pervertissaient l’acte de charité. Malheur à celui qui donnait de l’argent au jongleur. Le salut de son âme s’en trouvait compromis.

C’est sans doute pour cette raison que l’on créa le « méreau de jongleur » avec, sur l’avers, un joueur de vielle à archet faisant danser un chien et, sur le revers, un singe avec une chaîne autour du cou. Ainsi, l’on pouvait les payer en monnaie de singe.

Illustration décryptage " payer en monnaie de singe "
Exemple de « monnaie de singe » (source : http://www.amisdufranc.org/spip/spip.php?article5209)

 

[1] Personne en charge de la collecte de l’argent à l’entrée du pont. Il jouissait, par là même, de privilèges. Il pouvait goûter le vin, se faire payer en nature, frapper les boucs au front avec un marteau par superstition ou encore faire grimacer et danser les singes ! Plus d’informations à cette adresse.

[2] In. Faits et prouesses épouvantables de Pantagruel fils de Gargantua et roi des Dipsodes, par Maître François Rabelais. (1532) Chapitre XXV, consultable à cette adresse.

[3] Source : Dictionnaire des métaphores du professeur Lendroy (1820).

[4] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 133-134.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Une pomme de discorde