On n'est pas sorti de 'lauberge
Les pavés évoquent la prison, la flaque d'eau une fenêtre illusoire sur la liberté où l'on entr'aperçoit une grille fermée.

Expression ~ On n’est pas sorti de l’auberge

Décryptage de la semaine

Étrange époque que celle que nous vivons. Où l’on souhaite faire taire toute parole indigne en censurant la liberté d’expression. Où l’on veut un monde nouveau sans changer ce qui n’allait pas dans l’ancien. Et où l’on maudit la distanciation sociale tout en étant incapable de respecter les règles du vivre-ensemble. On n’est pas sorti de l’auberge !

Une expression qui sied parfaitement à notre temps. Mais quelle est son origine ?

 

Le paradoxe de l’auberge : entre guerre et paix…

Quand on se penche sur l’étymologie du mot auberge, son sens originel surprend.

Le nom est emprunté, sous la forme aulberge (1477), à l’ancien provençal alberga, alberja (XIIème siècle). Il s’agit d’un campement sommaire, une baraque. C’est un emprunt au germanique de l’Ouest °haribergôn, importé en Gaule par les mercenaires germanique au sens de « loger une armée » (cf. le verbe héberger).

Auberge prend son sens moderne de « droit de gîte, logement » à la fin du XVIe siècle (1606, Nicot). Ceci confirme l’apparition du dérivé aubergiste en 1667.

En emploi concret, le mot a reculé devant hôtel et ses dérivés ; il désigne à présent des petits hôtels ruraux (comme hostellerie) et se trouve dans des expressions désignant des systèmes d’hébergement collectif : par exemple, en France, auberges de jeunesse.

En français moderne, auberge donne lieu à des locutions comme auberge espagnole « lieu où l’on ne trouve que ce que l’on apporte », on n’est pas sorti de l’auberge « la situation (mauvaise, difficile) n’est pas dénouée ». [1]

Mais comment un lieu d’hospitalité et de confort peut-il être associé à une situation difficile ?

 

Fait divers pour expression peu ordinaire

C’est une affaire criminelle du XIXe siècle (1831) qui aurait donné son sens à l’expression. Elle a pour cadre une petite auberge située aux confins de l’Ardèche. Vingt ans durant, les aubergistes auraient profité du sommeil de leurs clients pour les assassiner et dérober leurs biens. Ils furent démasqués et exécutés au terme d’un procès rocambolesque (mais cela fera l’objet d’un Histoire de dates).

L’affaire, dite de « l’Auberge Rouge », eut un retentissement considérable dans l’opinion. Très vite, chansonniers, trousseurs de vers et auteurs dramatiques s’emparèrent du sujet. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, quantités de textes médiocres furent produits : des récits narrant les malheurs de ces clients jamais sortis de l’auberge, sinon les pieds devant. Les textes tombèrent dans l’oubli, l’expression demeura.[2]

Oui, sauf qu’à cette période, elle existait déjà ! Il s’agit donc d’une croyance populaire erronée. Par son caractère et son lieu, l’Auberge Rouge a peut-être contribué à la renommée de l’expression, mais n’en est pas à l’origine.

 

On n’est pas sorti de l’auberge : la véritable origine et le sens moderne

Pour en saisir la signification, il ne faut pas prendre auberge au sens littéral. Il faut se tourner vers l’argot. En effet, dans le lexique criminel du début du XIXe siècle, l’auberge désigne la prison.

A l’instar du voyageur fourbu, le bandit emprisonné se voit « offrir » le « gîte et le couvert ». Mais cette « auberge » n’a pour chambres que des geôles insalubres, pour soubrettes des matons et pour services à la personne des sévices à la personne. L’auberge prit donc ce second sens de lieu de malheurs et de violences. Ainsi, quand un nouveau « pensionnaire » faisait son entrée, on disait qu’il était là pour longtemps. En bref, il n’était pas sorti de l’auberge !

Voilà le fin mot de notre histoire ! L’expression signifie, aujourd’hui et plus que jamais, que l’« on se trouve dans une situation difficile, complexe, de laquelle on ne saurait sortir facilement ».

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : L’Auberge Rouge, d’Honoré de Balzac sur Gallica

L’Auberge rouge est une nouvelle d’Honoré de Balzac, parue en 1831 dans la Revue de Paris, puis incluse  plus tard dans les Études philosophiques de La Comédie humaine.

Revêtant l’apparence d’un récit policier classique, l’œuvre est en réalité une réflexion philosophique beaucoup plus profonde, traitant notamment de la culpabilité.

 

[1] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[2] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 130-131.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Aller au diable Vauvert

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