Étang de réflexion ~ Narcisse

Décryptage de la semaine

« Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est le plus beau ? » « Facile : le décryptage du O’ ! ». Aujourd’hui, nous fêtons les Narcisse avec un billet qui s’accorde le temps de la réflexion… Qu’il s’agisse d’un miroir OU des neurones !

Décryptage Narcisse

Un narkê-type de la beauté

L’étymologie, tout comme Narcisse, c’est bien joli, mais il ne faut pas négliger la mythologie ! Le latin narcissus, qui désigne une fleur et le personnage mythologique, emprunte (encore une fois) au grec ancien (Νάρκισσος / Nárkissos). Le terme dérive peut-être de narkê, « sommeil » [1].

Fils de la nymphe Liriope et du dieu fleuve Céphise, Narcisse est un chasseur, originaire de Thespies en Béotie. Doté d’une grande beauté, il fascine autant les hommes que les femmes.

Les heureux parents : (la plante) Liriope et (le lac) Céphise

 

Narcisse, beau et c*n à la fois…

La version la plus connue du mythe est celle relatée par Ovide (Métamorphoses, III)[2]. À la naissance de l’enfant, sa mère demande au devin Tirésias s’il vivra longtemps. Ce dernier a une réponse énigmatique :

Oui, s’il ne se connaît pas.

L’enfant acquiert une grande beauté en grandissant, mais aussi un tempérament très fier. Notre apollon repousse nombre de prétendants et prétendantes, qu’il juge indignes de lui. Parmi les victimes de ce bourreau des cœurs figure la nymphe Écho. Depuis ce jour, elle vit dans les bois, retirée du monde. Son corps s’épuise, ses membres s’atrophient, son sang s’évapore. Mais elle se fait entendre de tous ceux qui l’appellent : seule sa voix subsiste.

Bientôt, l’une des victimes éconduites lève les bras au ciel et s’écrie :

Puisse-t-il aimer à son tour, et puisse-t-il ne jamais posséder l’objet de sa tendresse !

Elle est entendue par la déesse de Rhamnusie — autre nom de Némésis[3] — qui exauce son souhait.

 

Un mythe qui tombe à l’eau ?

Un jour, après une rude journée de chasse, Narcisse a soif. Il aperçoit une source et décide de s’y abreuver. Alors qu’il se penche sur l’eau, il aperçoit son reflet et en tombe amoureux :

En extase devant lui-même, il demeure, le visage immobile, comme une statue de marbre de Paros. Étendu sur la rive, il contemple ses yeux aussi brillants que deux astres, sa chevelure, digne de Bacchus et d’Apollon, ses joues, ombragées d’un léger duvet, son cou d’ivoire, sa bouche gracieuse et son teint, où la blancheur de la neige se marie au plus vif incarnat : il admire les charmes qui le font admirer. Insensé !

Décryptage Narcisse
Écho et Narcisse (John William Waterhouse, 1903, Walker Art Gallery, Liverpool)

Oubliant la faim et le sommeil, il reste de nombreux jours à contempler son reflet. Tandis qu’il dépérit, Écho souffre à ses côtés, répétant chacune de ses paroles. Narcisse finit par mourir de cette passion inassouvie. Mais la mort n’apaise pas son tourment. Il continue de chercher son reflet dans les eaux du Styx. Les naïades, ses sœurs, le pleurent. On prépare un bûcher, des torches funéraires, un cercueil. Mais on cherche vainement le corps. On trouve à sa place des fleurs blanches : ce sont les fameux narcisses.

Décryptage Narcisse

 

Narcisse : un mot haut en couleurs, qui fleure bon…

Dans nos tricolores contrées, Narcisse, apparaît d’abord sous la forme narciz ynde. C’est une transposition du latin Narcissus Yndus qui désigne la couleur jaune, en rapport avec la fleur. D’ailleurs, depuis 1538, on l’emploie pour désigner ladite fleur, qu’il s’agisse du narcisse en général ou d’une espèce précise (narcisse des poètes).

Au XVIe siècle, chez les écrivains de la Pléiade (1552, Ronsard), le nom propre Narcisse, en écho (haha !) à la mythologie grecque, donne lieu à un emploi comme nom commun. Au XVIIe siècle, le mot désigne un beau garçon (avant 1648) et un homme amoureux de lui-même (1668).

Toujours par allusion au mythe, on l’emploie aussi en psychologie ET en psychanalyse. Avant son emploi en psychanalyse (1914)[4], le narcissisme désigne le très grand amour de soi (1894). Quant à narcissique, plus tardif, il apparaît vers 1923 (Hesnard), et son variant narcissiste en 1926[5].

Aujourd’hui, notre Narcisse conserve ce sens de personne s’aimant à outrance. Modernité oblige, aux miroirs et aux ruisseaux se sont substitués les téléphones portables et les réseaux sociaux. Ainsi, les gens s’aiment toujours autant, mais en plus, ils vous incitent à « liker » et à être témoin de cette vanité virtuelle. On n’arrête pas le progrès… ni le narcissisme !

Hannibal LECTEUR, s’aime un peu… beaucoup… passionnément… à la folie…

 

En bonus : il n’y a pas que Narcisse dans la vie ! Astérix fête aujourd’hui ses 62 ans (29 octobre 1959).

 

Nous vous proposons également de (re)lire notre décryptage-hommage à l’œuvre de Goscinny et Uderzo : le ciel nous tombe sur la tête !

 

Notes et références

[1] En effet, narcotique vient du grec narkôtikos « qui provoque le sommeil, a la propriété d’endormir ». Le rapprochement fait par Plutarque avec narkê « engourdissement, torpeur », à cause de l’effet calmant du narcisse, est probablement une étymologie populaire.

[2] Ovide s’inspire d’auteurs grecs de l’époque alexandrine tels que le poète Parthénios de Nicée. On lui attribue une version de Narcisse composée vers 50 av. J.-C. (redécouverte dans les papyri d’Oxyrhynque à Oxford en 2004). À la différence d’Ovide, cette version se termine par le suicide du chasseur.

[3] Némésis (en grec ancien : Νέμεσις / Némesis) est une déesse de la mythologie grecque mais aussi un concept : celui de la juste colère (des dieux) et du châtiment céleste. Elle est également la déesse de la vengeance. Son courroux s’abat en particulier sur les humains coupables d’hybris (démesure, mégalomanie).

[4] Son acception psychanalytique est attestée depuis 1914 (Pierre Janet). Freud aurait repris le terme Narzissmus à Paul Näcke (1899), qui l’emploie avant lui pour désigner une perversion, dans son commentaire de l’ouvrage de Havelock Ellis (1898). Ce sexologue anglais y décrie un comportement évoquant le mythe de Narcisse. L’œuvre de Freud sur la Théorie de la libido et du narcissisme est traduite une première fois en français en 1922 par Vladimir Jankélévitch.

[5] Les variantes narcisme, nom masculin (1918) et narcistique, adjectif, (1923), n’ont pas vécu… ou sont tombées à l’eau. Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Le coup de Trafalgar

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