Décryptage Motus et bouche cousue

Mots de bouche ~ Motus et bouche cousue

Décryptage de la semaine

Le décryptage du O’ s’apprête à faire des révélations mais tout cela doit rester entre nous alors… Motus et bouche cousue ! Cela tombe bien, c’est l’expression du jour !

 

Mo-mo-motus ! (Et bou-bouche cousue ?)

En guise de mise en bouche (Haha !), un peu d’étymologie. Contre toute attente, Motus n’est pas un mot latin ! En revanche, il vient bien d’un mot latin, muttum, qui signifie Mot mais qui n’a pas le sens de  « mot » à l’origine. Vous ne pipez mot (c’est le cas de le dire) ? Pas de panique, on vous explique.

Muttum signifie « son émis » et dérive de muttire pour « produire le son mu ». Il s’agit donc d’un terme onomatopéique, employé essentiellement dans la langue parlée. Nous sommes ici dans le registre du « son », du « bruit de voix qui n’a pas de signification » (cf. grommeler)[1]. À basse époque, muttum s’emploie dans des phrases négatives, avec le sens littéral de « ne pas (émettre)… un son » (cf. mutisme).

 

Encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots…

Il en va de même des premiers emplois de mot en français, attesté dans les locutions ne soner mot « ne rien dire » (vers 980) et n’en savoir mot (1080) « ne se douter nullement de ». On conserve ces emplois négatifs dans ne dire mot[2].

Cependant, il s’emploie dès le XIe siècle avec le sens collectif de « discours, parole » (1080)[3]. Le sens courant d’« élément signifiant et désignatif du langage »[4] apparaît au XIIe siècle, mais il peinera à s’imposer avant 1690 (grâce à Furetière). Dans l’intermède, il correspondra notamment à « parole » (paroles, paroles…), sous plusieurs sens[5].

En 1560, l’interjection familière Motus apparaît. Il s’agit d’une latinisation plaisante de mot au sens de pas un mot, faisant écho à son sens originel. Motus vient d’ailleurs souvent renforcer la locution… bouche cousue !

 

Les lèvres et la torture ?

Image singulière et violente que celle des lèvres finement ourlées au sens littéral !

Issue du latin bucca[6], la buce (vers 1050), puis boche (vers 1150), désigne la « cavité buccale ». Il s’agit aussi du siège du goût et de l’organe de la parole. Le terme produit un nombre abondant d’expressions[7].

En 1690, Furetière répertorie Saint Jean bouche d’or, d’abord péjoratif pour « indiscret », puis « personne au franc-parler ». Il relève également bouche cousue « sans parler », coudre ayant ici le sens abstrait de « lier ». Mais l’on trouvait déjà l’expression chez Molière en 1668 :

Adieu. Bouche cousue au moins. Gardez bien le secret, afin que le mari ne le sache pas.

In. George Dandin ou le Mari confondu, Acte I, scène 1.

 

Par effet de renforcement d’insistance, l’expression se transforme bientôt en motus et bouche cousue pour avertir quelqu’un de ne rien dire[8]. Interdiction de faire du ramdam ou de raconter des salades !

Hannibal LECTEUR, Botus et mouche cousue… Farpaitement !

 

En Bonus : pour les bédéphiles, dans quelle aventure de Tintin les Dupondt détournent-ils (malgré eux) l’expression Motus et bouche cousue ?

Décryptage Motus et bouche cousue
Un indice : ce n’est pas la boucherie Sanzot !

 

Notes et références

[1] Le philosophe Apulée (1er siècle après J-C.) utilisera la locution mutmut facere pour « émettre un son à peine distinct ».

[2] L’exclamation mot! (1480), pour pas un mot ! (« taisez-vous »), a cependant disparu.

[3] En particulier dans à ce mot (a icest mot) qui signifie alors « aussitôt ». C’est de cette idée que procèdent les locutions encore usuelles dire deux mots à quelqu’un (1718), prolongement de l’ancienne forme faire mot à quelqu’un (1246) « attaquer verbalement », et continuée par avoir des mots avec quelqu’un (1866, alors argotique).

[4] Oui, oui, c’est la définition de mot.

[5] Mot correspond à un élément plus long dans le discours (phrase, conversation), spécialement « paroles d’une pièce chantée » (vers 1225) ; au pluriel « propos, bavardages » (fin XIVe siècle), et, au singulier dans bon mot (1205-1250), « trait plaisant ». Mot se dit aussi d’une parole expressive (1585) et d’un billet, d’une courte lettre (1578).

[6] Ce mot, d’origine celtique et sans correspondants hors du latin, s’est substitué dans la langue populaire à gena « joue », sens du roumain bucă, et surtout à os (« bouche »). Cette substitution a aussi donné naissance à l’italien bocca, à l’espagnol et à l’ancien provençal boca.

[7] À côté de locutions sorties d’usage, comme être fort en bouche employée à propos d’un cheval qui n’obéit pas au mors, puis au figuré, bonne bouche, qui signifiait au XVIe siècle « bon propos », a été absorbé par la locution garder pour la bonne bouche « pour être mangé, savouré » ou encore « pour être dit en dernier » (1578, pour faire la bonne bouche). Faire la petite bouche reste usuel pour « considérer avec mépris ».

[8] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Faire un effet bœuf

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