En eau trouble ~ Mettre les pieds dans le plat

Décryptage de la semaine

« Toujours célibataire ?! Rôôô… », « T’es pas Indiana Jones pour tes recherches d’emploi, hein ?! » … C’est un fait : nombreux sont les indélicats à mettre les pieds dans le plat ! Et à la télé, c’est encore pire ! Mais quel est le rapport entre les arts de la table et la podologie ? Réponse avec le décryptage du O’, la rubrique qui met… les petits plats dans les grands !

Oui, oui ! On arrive !

Ça (surface) plane pour moi !

Aujourd’hui, tout tourne autour du plat (sans mauvais jeu de mots). Plat, plate, adjectif et nom (1080) vient du latin populaire °plattus, lui-même emprunté au grec plates « étendu, large, plan »[1]. Parlons d’abord de ses sens concrets.

L’adjectif[2] qualifie surtout un objet dont la surface est plane, unie, qu’elle soit verticale, oblique ou horizontale (vers 1119). Plus spécialement, il désigne un objet dont la surface est proche de l’horizontale (toujours vers 1119).

Dcéryptage Mettre les pieds dans le plat
Exemple : les anciens croyaient que la Terre était plate…

Plat qualifie également une partie du corps ne présentant pas de modelé (vers 1175), une chose dont le relief est peu accentué, qui a peu d’épaisseur (vers 1260), un sol dont le relief est inexistant ou peu prononcé (1375)[3].

Ces quelques sens concrets fournissent plusieurs expres­sions dès l’ancien français. Parmi les plus célèbres : pied plat (vers 1250, plaspiez) au sens propre, ainsi que plat pays (1375)[4].

Le plat pays… et quelques plats emblématiques !

Un plat qui ne manque pas de saveur (enfin, si !)

Plat développe des sens figurés en moyen français. L’idée de « manque de saveur » prédomine déjà dans l’expression eau plate (1316)[5].

Ainsi, plat qualifie ce qui se caractérise par son uniformité (fin XVe siècle). On l’emploie spécialement :

  • En métrique dans l’expression rimes plates (fin XVe siècle, plattes rimes) ;
  • Beaucoup plus tard en peinture (1835, teintes plates) ;
  • Et enfin en musique (1855), d’où un son plat (1904).

En dehors du champ artistique, nous restons dans le domaine de « l’amabilité ».  Toujours avec une valeur déprécia­tive, l’adjectif qualifie ce qui manque d’originalité, d’attrait (1588, Mon­taigne, les plus plattes raisons). Il se dit, avec une nuance péjorative accentuée, d’une personne qui montre de la bassesse et de la servilité (1573)[6]. À partir du XVIIe siècle, il s’applique à une personne qui manque d’élégance, d’élévation (1650). On le retrouve dans l’expression un plat personnage (1798), emploi de nos jours archaïque.

Enfin, comment ne pas citer le sens de « bavardages, belles paroles ». Qui n’a jamais vu un importun faire du plat à quelqu’un (1883), pour « flatter bassement » ou « draguer lourdement »[7] ? Assez irritant pour mettre les pieds dans le plat… ou ailleurs ?

 

Mettre les pieds dans le plat : il est temps de se mettre à table !

L’adjectif, enfin, prend le sens concret d’« ustensile à fond plat » (1119, le nom masculin plat). Il qualifie d’abord une écuelle puis un plateau de balance (1588)[8], et un récipient à barbe (1760) aujourd’hui nommé plat à barbe. Le sens courant de « pièce de vaisselle à fond plat » apparaît en 1328[9]. Il s’oppose aujourd’hui à l’assiette par la taille et produit de nombreux syntagmes précisant la matière, la fonc­tion, etc.[10]

Décryptage Mettre les pieds dans le plat

Forcément, de nouvelles expressions apparaissent, parmi lesquelles donner, servir un plat de son métier (1605)[11] ou faire un plat de quelque chose (1631)[12]. N’oublions pas mettre les petits plats dans les grands « recevoir avec faste » (1808). Et bien sûr, mettre les pieds dans le plat.

 

Ouh ! La gadoue !

D’après Pierre Guiraud, un jeu de mot serait à la source de cette expression. Au XIXe siècle, un « plat » était une vaste étendue d’eaux basses. Le jeu de mots s’opère à partir des termes franco-provençaux :

  • « Gaffe » pour « gué » ;
  • « Gaffer » pour « nager » ou « patauger » ;
  • Et ce fameux « plat » pour « étendue d’eaux basses ».

Le fond du plat étant souvent boueux, celui qui y met les pieds vient en troubler la clarté. C’est à ce phénomène que se réfère l’expression. Ainsi, mettre les pieds dans le plat (1808), c’est « commettre une grossière indiscrétion », « gaffer »[13]. Aujourd’hui, on l’emploie quand un individu parle sans ménagement, semant le malaise chez son auditoire. Il peut le dire soit par mégarde et manque de tact, soit intentionnellement…

Décryptage Mettre les pieds dans le plat
Allégorie d’un repas de famille ?

A présent, vous n’avez plus aucune excuse pour gâcher le prochain repas de famille. Quant à moi, je prie pour que ma conclusion ne tombe pas à plat !

Hannibal LECTEUR, pas raplapla pour autant

 

En bonus : lui, ce n’est pas dans le plat qu’il aime mettre les pieds (Braddock: Portés Disparus 3, 1988).

 

Ah ! Les doublages des années 80 : les meilleurs ! Et puisqu’il faut tout de même un peu de douceur dans ce monde de brutes, voici La gadoue, par Petula Clarke (INA Chansons, 1967) :

 

Notes et références – Mettre les pieds dans le plat

[1] Ce, mot répond au sanskrit Prthtú-, avestique p∂r∂thu- « large ». Il appartient à une racine indoeuropéenne °plat-, °plet- « large », bien représentée en grec. Le mot latin qui exprimait la même notion, planas plain, plan), reposerait (hypothétiquement) sur la même racine.

[2] D’abord attesté au sens très particulier de « non cambré », à propos de la jambe du cheval.

[3] Enfin, une valeur technique correspond à « fait avec une lame plate » (vaisselle plate) ; elle n’est plus comprise.

[4] Ultérieurement, l’idée d’horizontalité est réalisée dans vaisseaux plats (1559). Voir aussi : bateaux à fond plat (1842-1843), mer plate (vers 1500) et calme plat (1704, calme tout plat).

[5] Pour « eau pure », valeur disparue, et remplacée par « eau non gazeuse ».

[6] Puis de ce qui dénote ce caractère (début XIXe siècle). Cet emploi est fréquent chez Stendhal.

[7] Ultérieurement, le nom développe quelques sens spécialisés. En reliure (1881), il désigne chacune des deux parties formant la couverture d’une reliure et s’arti­culant au dos. En sidérurgie, il désigne un produit sidérurgique fin, en forme de lame mince (1963).

[8] Seule survivance du sens de « plateau ».

[9] C’est une spécialisation d’« ustensile à fond plat ».

[10] Par métonymie, le mot se dit de chacun des mets servis pendant un repas et contenu dans un plat différent (1530), d’où au XIXe siècle en restauration, plat du jour (1877).

[11]  Aujourd’hui archaïque, elle signifie « offrir quelque chose en rapport avec sa profession » puis « jouer un mauvais tour ».

[12] L’expression désigne d’abord le fait de rapporter quelque chose pour desservir quelqu’un. En 1914, elle prend son sens actuel : « exagérer l’importance de quelque chose » (surtout dans faire tout un plat…).

[13] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouver notre précédent Décryptage → Jeu de dupes

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