L'Homme et l’œuvre
Illustration du billet citoyen : L'Homme et l’œuvre / L’œuvre et l'Homme

L’Homme et l’œuvre / L’œuvre et l’Homme

Voici un sujet récurrent qui n’a de cesse encore aujourd’hui, d’agiter, de questionner et de diviser la communauté des Hommes. L’Homme indissociable de l’œuvre, l’œuvre intellectuellement impensable sans l’Homme, l’œuvre jouit-elle d’une existence autonome et indépendante à l’instar du Pinocchio de Geppetto ?

En substance, existe-t-il et doit-on reconnaître une forme d’autonomie aux œuvres et les dissocier de leurs créateurs originels ?

Avant d’aborder cette passionnelle interrogation, humaine trop humaine, qui parfois aiguise le couperet de la censure, faisons de l’étymologie et définissons ce qu’est à proprement parler « une œuvre ».

Qu’est-ce qu’une œuvre ?

Nous retenons deux définitions distinctes mais pertinentes, du mot qui requiert, dans cet essai, toute notre attention. Selon la première acception, une œuvre est le fruit d’un travail, d’un labeur, elle est une somme d’actions accomplies en vue d’obtenir un certain résultat. Le terme est associé à un autre, l’ouvrage, qui est le processus de production englobant l’œuvre d’un artisan ou d’un travailleur. L’idée de réalisation d’une œuvre à travers le travail, « œuvrer » se retrouve chez la philosophe allemande, Hannah Arendt :

« Le travail le plus nécessaire, le plus élémentaire de l’homme, celui de la terre, semble un parfait exemple de travail se transformant en quelque sorte de lui-même en œuvre. ».

Dans notre seconde définition, l’œuvre se borne à une production artistique, issue du travail d’un artiste. Ce deuxième sens du terme ratifie le caractère indissociable et le lien insécable qui prédomine entre l’œuvre et l’art, à l’intérieur d’un cadre restrictif où l’œuvre contient par essence une dimension artistique.

Selon le philosophe de l’art français, Etienne Gilson, la nature des œuvres se manifeste dans la possibilité d’en faire ou non des doubles. Au sein du périmètre de la philosophie analytique de l’art, le courant dualiste distinguent les œuvres dont la nature est d’être singulière (peinture, sculpture taillée) et les œuvres dites particulières multiples (littérature, musique, sculpture moulée).
Cependant, cette vision tend aujourd’hui à être contredite par le domaine de l’axiologie (étude de la valeur).
A l’aune de cette science des valeurs, c’est le degré de valorisation atteint par certaines réalisations qui fait ou défait ce que nous appelons communément une œuvre d’art. Un objet à part entière, s’extrayant de la masse des objets du commun, s’évalue à travers un processus de valorisation ou de cotation, toujours arbitraire, dont le ficelage repose intégralement sur tout ou partie de la communauté des hommes, qui valorise et dévalorise continûment un nombre d’objets important dans un mouvement perpétuel de flux et de reflux de la valeur.
Telle est l’application logique qui découle de la considération axiomatique suivante : la valeur n’a de valeur que celle qu’on lui donne ; elle ne repose sur aucun fondement. Voilà la véritable condition anarchique de la valeur et des objets que nous valorisons.

Nous venons de définir synthétiquement ce qu’est une œuvre, ce qu’elle contient et ce qu’elle recouvre. Désormais, il nous incombe de donner une réponse satisfaisante au point nodal de note réflexion, faut-il séparer l’Homme de l’œuvre ?
Voici une vaste question à laquelle nous allons nous atteler, sujette à de nombreuses interprétations, aux raisonnements multiples et aux conclusions couramment erronées.

Le sujet soulève instantanément, par un jeu de miroirs, une seconde interrogation, presque imperceptible, fille de la nuance, et pourtant qui lui est par essence indissociable. Devons-nous séparer l’œuvre de l’Homme ?

Cette interrogation relève de l’inversion des termes de notre question initiale dont la réponse constitue l’une des deux clés de voûte essentielles à notre quête intellectuelle. Là où certains ne perçoivent nulle dissemblance, se cache pourtant, tout un pan de la solution à notre questionnement philosophique. En effet, il s’agit de deux faces d’une même pièce, certes interdépendantes et pourtant bien distinctes en de nombreux points.

Peut-on séparer l’œuvre de l’Homme ?

Les idées sont les racines de la création.” Ernest Dimnet

La pensée créatrice et l’acte créateur constituent la genèse ontologique et nécessaire à l’accouchement de toute œuvre. En l’absence des idées créatrices, génitrices des actes créateurs, nulle œuvre ne peut advenir en ce monde.
Cette première saillie de la philosophie matérialiste met en exergue le caractère indissociable entre l’Homme et sa création. Ontologiquement, l’œuvre est donc inséparable de son auteur, donc de l’Homme. D’un raisonnement d’apparence simpliste, nous venons de dégager rapidement une première lapalissade, essentielle à la poursuite de notre réflexion. Et pourtant, l’évidence de notre propos croise déjà le fer avec certains dogmes religieux encore tenaces. Comme l’immaculée conception ou encore l’existence d’une vérité révélée réduisant l’Homme à une simple passerelle entre le divin et le monde terrestre, tel un banal instrument nécessaire à la construction d’une œuvre divine. En effet, selon certaines convictions théologiques, l’athée est similaire au pinceau qui s’illusionne être l’artiste des chefs-d’œuvre élaborés sous ses poils fins. 

Cependant, il n’est guère utile de poursuivre plus en avant notre réflexion face à de tels antagonismes indubitablement inconciliables. En effet, la réflexion sur une métaphysique de l’œuvre nous ferait sortir du cadre rationnel et matérialiste sur lequel je prétends fonder notre raisonnement.

Après avoir porté au jour un tel truisme, premier pilier de notre réflexion, peu de choses ont été dites ; puisque qu’affirmer le caractère héréditaire entre l’œuvre et son auteur n’est pas suffisant pour nier l’autonomie et la possible dissociation de l’œuvre d’avec son créateur.

La seconde partie de mon exposé se dévoile ainsi naturellement à nos yeux.

Dans le débat public, lorsqu’il est question de valoriser ou de dévaloriser une œuvre au regard des actes passés, présents et futurs de son créateur, l’interrogation qui s’impose à nous est la suivante : peut-on évaluer la qualité d’une œuvre à l’aune de la vie de son auteur ? Et plus généralement, faut-il juger un être humain à la lumière exclusives des œuvres qu’il a produit et porté à la connaissance de la multitude ?

Voici deux questions bien différentes de la précédente. Elles nécessitent d’orienter notre exposé vers l’autonomie ou l’impossible dissociation des œuvres et de leurs auteurs, par-delà le lien héréditaire qui les lie.

Peut-on séparer l’Homme de l’œuvre ?

« L’auteur doit céder la parole à son œuvre. » Friedrich Nietzsche

Précédemment, nous venons de démontrer qu’ontologiquement on ne peut dissocier l’œuvre de l’Homme en raison du caractère héréditaire qu’entretient l’œuvre avec son créateur. Et nombreux sont les commentateurs à considérer qu’il s’agit de l’horizon indépassable du cadre réflexif applicable à notre sujet. Cependant, un angle mort et non des moindres subsiste à une telle vue de l’esprit.

Car, il existe bel et bien un point de rupture fondamentale où le nœud gordien qui enlace une œuvre et son auteur se distend jusqu’à se rompre. Je tiens pour ce point de tension décisif, le moment où l’œuvre fait l’objet d’un basculement vers une appropriation et une interprétation collective qui échappe au champ individué de son auteur. Quand une œuvre se fait universelle, lorsque sa substance se veut assimilable, qu’elle devient assimilée et interprétée par autrui, à cet instant, l’œuvre n’appartient déjà plus exclusivement à son auteur sur le plan cognitif. Elle aura fait l’objet d’une appropriation mémorielle de la part de chaque individu qui l’aura expérimenté, et donc intellectuellement fait sienne. 

« L’oeuvre littéraire sert de miroir au public. L’auteur s’y reflète et le lecteur y trouve son image. » Jiang Zilong

De l’absorption de la substance de l’œuvre, découle donc naturellement une vie autonome et indépendante de la chose créée à l’égard de son créateur. Tel est le caractère émancipé et universel qu’une œuvre réussit parfois à acquérir conséquemment à sa diffusion auprès d’un public.

Nombreuses encore sont les œuvres à la temporalité suspendue, pendant que les noms de leurs auteurs s’érodent lentement au contact des eaux glacées du fleuve Léthé.
Dans un mouvement inéluctable, l’individu s’efface peu à peu pour ne laisser place qu’à l’autonomie et l’inertie de son œuvre, entretenue et perpétuée par le truchement de ceux qui la porte et la font vivre au travers de leurs entendements singuliers.

Ainsi mis en lumière, le caractère autonome de l’œuvre consacre l’effort intellectuel dont il est nécessaire de faire preuve pour opérer avec succès une certaine dissociation entre un Homme et son œuvre. Notamment, quand il s’agit de porter un jugement de valeur sur cette dernière. En effet, la qualité d’une œuvre ne saurait être jugée au regard de la qualité humaine et civile de son créateur, particulièrement lorsque le périmètre de ses actes louables et répréhensibles demeure indépendant de la création elle-même. Verser sans nuance l’un dans l’autre, c’est prendre le risque d’intriquer deux substances de nature différente et ainsi d’altérer notre perception à l’endroit de deux objets pourtant distincts.

Manquer d’en tenir compte, contribue silencieusement à paver l’avenue sombre et toujours déraisonnable de la censure, dirigée contre toute œuvre émanant d’un personnage passé ou contemporain, contrevenant aux bonnes mœurs et aux lois d’une société donnée. Dans ces conditions, tronquer l’histoire de certaines de ses œuvres (valorisées comme telles), c’est soumettre l’histoire à un révisionnisme constant, expurger tout un pan du champ de la connaissance humaine, prendre le risque d’atrophier nos esprits critiques et renoncer à l’idéal des horizons démocratiques.

Interrogeons-nous

Au nom de la moraline d’une époque, devons-nous remettre en cause la valeur humaniste, de l’essai Vers la paix perpétuelle (1795), du philosophe allemand Kant, qui théorise le concept « d’hospitalité universelle », à la lumière de ses considérations à l’endroit des femmes, moralement condamnable, mais symptomatique de son siècle ? Par ailleurs, devons-nous nous cesser de lire les Poèmes saturniens de Paul Verlaine pour avoir fait usage d’une arme à feu, dans un accès de folie, contre son amant Arthur Rimbaud ? Envisageons-nous la censure des traités de philosophie pratique, rédigés par Sénèque, dont l’acuité trouve toujours autant d’écho au sein de nos sociétés contemporaines, sous prétexte qu’il fut conseiller à la cour impériale du sanglant Caligula puis précepteur du tristement célèbre empereur Néron ?

Les exemples foisonnent, et nulle être humain ne peut prétendre à l’innocence pour peu qu’il ait fréquenté assez longtemps la société des hommes et leurs morales flottantes. Le bon citoyen d’une nation se mue parfois, au gré de l’inertie continue des mouvements sociétaux, en contre-exemple pour ne pas avoir su s’adapter et se rendre adéquate aux attentes morales évolutives.

Pour autant, chercher à comprendre et soumettre son analyse à la rigueur de l’entendement, n’est pas excuser et encore moins disculper ce qui relève de l’impardonnable. Par ailleurs, nos trois précédents protagonistes ne sortirent pas indemne de leurs errances. Verlaine fut jeté en prison suite à l’agression d’Arthur Rimbaud, Sénèque fut condamné au suicide pour avoir fleurté de trop près avec les épines du pouvoir romain et les mauvais mots de Kant, à l’endroit des femmes, sont aujourd’hui dénoncés par des philosophes avisés, conférant un caractère désuet et daté à certains passages de ses ouvrages.

Néanmoins, un bref rappel à ce sujet me semble aujourd’hui relativement nécessaire.

Pour l’honneur, la pérennité et la sérénité de la démocratie, nul ne peut prétendre et ne doit être au-dessus des lois de son pays. Il est donc indispensable que chaque individu réponde de ses actes délictueux, criminels et illégaux devant la justice de sa nation, pour peu qu’elle soit juste et impartiale.

Conséquemment, il s’ensuit qu’une œuvre ne peut, ni ne doit servir de point d’appui juridique en vue d’innocenter ou de condamner un individu qui doit répondre d’une faute située en dehors de son champ de réalisation et d’action propre. En effet, il serait ridicule de juger de la qualité de bon citoyen d’un artisan en se référant à l’excellence ou la médiocrité de ses ouvrages.

Méditons cette phrase du poète, Jean Cocteau :

 « Le critique compare toujours. L’incomparable lui échappe. »

Notre exposé touche à sa fin. Cet essai s’est donné pour principal horizon de distinguer d’une part l’hérédité indélébile qui existe entre l’œuvre et l’Homme et d’autre part l’élan émancipateur qui s’empare d’une œuvre lorsque celle-ci se libère du rapport d’exclusivité qu’elle entretient avec son auteur. Cette dichotomie du sujet de départ, « faut-il séparer l’Homme de l’œuvre ? » entretient également pour ambition non dissimulée d’offrir une clé de lecture dépassionnée à l’endroit d’un sujet sempiternellement incandescent, soumis aux jugements obscurcis par le tourbillon noir de nos affects contraires.

 

A.M.M

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