Les Perses d'Eschyle - Illustration Focus du O' septembre 2019
Les Perses d'Eschyle

LES PERSES, d’Eschyle

Ce billet pour le Focus « Les bienfaits de l’échec » est un pastiche de la pièce Les Perses, d’Eschyle. Quelques explications avant d’entamer la lecture.

 

Un peu de contexte

Les Perses d’Eschyle, la plus ancienne tragédie grecque qui nous soit parvenue, fut représentée au théâtre de Dionysos, à Athènes, en 472 av. J.-C. sous l’archonte Ménon. Pierre angulaire de la tragédie grecque, l’œuvre narre un événement fondateur de la démocratie athénienne : le début de l’hégémonie d’Athènes sur le monde grec après la victoire de Salamine. Eschyle connaissait d’autant mieux la question qu’il avait participé à la bataille de Salamine et lui donna une tout autre portée. 

Le génie du dramaturge est d’adopter le point de vue des vaincus et de placer l’action à Suse, au palais de Xerxès. En effet, du point de vue grec, il s’agit d’un triomphe. Mais en faisant s’exprimer les perses, l’auteur trouve là un magnifique sujet de tragédie : une débâcle militaire, un empire anéanti et des protagonistes qui, dans la noblesse de leurs lamentations, reconnaissent la victoire grecque. Mêlant patriotisme et compassion, Eschyle invitait ses compatriotes à se mettre à la place de l’ « autre » et à réfléchir sur la condition humaine. La tragédie des Perses consacre l’avènement du genre, auquel elle donne toute son importance civique, politique et religieuse en traitant pour la première fois un sujet non mythologique destiné à retentir d’autant mieux dans la Cité[1].

 

Un peu d’histoire

Les Perses, d’Eschyle se déroule au lendemain de la bataille de Salamine, qui a eu lieu durant la deuxième guerre médique. Première grande bataille navale dont l’histoire a enregistré le déroulement, cet événement a vu la victoire de l’alliance des cités-états grecques, emmenées par Thémistocle, sur le roi perse Xerxès Ier.

En septembre 480 avant J.-C., Xerxès Ier et son armée ont déjà pénétré en Grèce par voie terrestre jusqu’en Attique, et sa flotte d’environ 800 galères est parvenue à enfermer les 370 trières de la flotte grecque dans le golfe Saronique. Thémistocle, commandant de la flotte grecque, parvient à tromper les perses et attire la flotte ennemie dans les eaux étroites du détroit de Salamine, où les vaisseaux perses, trop concentrés, se trouvent incapables de manœuvrer. Désœuvrés et désorganisés, les perses perdent 300 vaisseaux (contre quarante grecs) et sont mis en déroute.  Ceux qui en réchappent sont massacrés sur l’île de Psyttalie.

Xerxès, qui a assisté au désastre depuis un promontoire sur la côte, est contraint de se retirer. Cette victoire grecque a marqué un tournant dans les guerres médiques car les Perses ont dû différer d’un an les attaques par la terre qu’ils avaient prévues, délai qui a laissé le temps aux cités grecques de s’unir et de freiner l’expansion de leur adversaire[2]. 

 

Et maintenant, place à la pièce!

 

LES PERSES, d’Eschyle

ACTE I, scène I

Cynégire[3], Eschyle

 

CYNEGIRE : Eschyle, poète des Dieux, un messager vient d’arriver du camp de Thémistocle. Il est porteur d’une grande nouvelle : la Grèce a triomphé du perfide Empire Perse ! La victoire est nôtre, mon frère !

ESCHYLE : Cela, je le sais. J’ai eu une vision cette nuit !

CYNEGIRE : Une vision ?! Tu vas donc prendre la plume pour célébrer ce triomphe et remercier les Dieux de nous avoir donné leur bénédiction !

ESCHYLE : Non, ma vision concernait ceux du continent d’en Face, les Perses, enfants de l’Asie.

CYNEGIRE : Comment ? Tu as vu nos ennemis en rêve ? Quelle était donc cette vision ? Raconte-moi !

ESCHYLE : Je vois un palais, à Suse. C’est celui de Xerxès, le Grand Roi, celui qui a soumis l’Egypte, celui que l’on compare à un Dieu. Il n’est pas en ce lieu, il a traversé les mers avec son armée pour aller combattre l’Occident et honorer la mémoire de Darius Ier, son père. Quelqu’un arrive.

CYNEGIRE : Qui est-ce ?

ESCHYLE : C’est le Coryphée[4], suivi de ceux que l’on appelle les fidèles, gardiens du palais et de ses trésors. Ils ont été choisis par le Grand Roi pour veiller sur ses terres en son absence. Ils sont tous semblables, drapés dans leurs étoffes cousues d’or. Leur figure est un masque figé et irréel, abolissant la moindre singularité chez eux. Soudain, l’un d’eux prend la parole.

CYNEGIRE : Que raconte-t-il ?

ESCHYLE : Il attend le retour de son roi. Aucun messager n’est encore arrivé au palais pour annoncer la victoire que tout le monde attend. Au fond de son cœur, il est inquiet, un pressentiment funeste l’étreint. Au fond de lui, il sait déjà : Xerxès le Grand, le berger de l’Asie, a été vaincu par l’Hellène Occidental. (Il marque un temps d’arrêt et reprend son récit) Xerxès a emmené l’Asie et ses champions avec lui, assuré d’une victoire facile sur la faible Grèce. Qui pourrait résister à cette multitude innombrable et terrible, lancée sur des quadriges inarrêtables ? Qui pourrait résister aux Lydiens superbes, fierté de leur race ? Qui pourrait résister aux cavaliers et aux fantassins, aux archers sûrs de leur arc ? Xerxès déchaîne la Toute-Puissance de l’Asie sur la Grèce qui sera bientôt son esclave. Hélas…

CYNEGIRE, curieux : Que s’est-il passé ?

ESCHYLE : Le Berger de l’Asie, le Grand Roi, Xerxès, celui que l’on disait être l’égal des Dieux, est tombé. Et l’Asie pleure ses enfants, noyés dans les flots de la mer Egée, tombés loin de leur foyer et dont le sang abreuve à présent les terres grecques. Les femmes pleurent un époux, un frère, un fils. Le chœur, qui jadis chantait les louanges du Grand Empire Perse et de son invincible puissance, entame à présent une complainte pour tous ces malheureux défaits ou orphelins. Et pourquoi sont-ils morts ? (Un silence se fait)

CYNEGIRE, s’approchant de son frère : Eschyle ?

ESCHYLE, se dressant subitement : LA GUERRE ! (Cynégire sursaute). Pour une parcelle de terre, pour mettre des chaînes à un homme libre, pour l’or, la gloire. Voilà l’ambition de la guerre. Aujourd’hui, il ne leur reste que le fruit amer de la défaite, et le parfum de la mort. L’homme tombé dans la trappe de l’erreur ne peut ni s’évader ni s’enfuir. Il doit vivre avec ses rêves brisés et ses illusions passées. La défaite et une chose terrible. La guerre est une chose terrible, et pour notre malheur, le Destin nous a commandé de la faire sur terre. (Exténué, il s’arrête de parler)

CYNEGIRE, admiratif : Quel récit, mon frère, tu dois immédiatement prendre la plume et en faire une pièce !

ESCHYLE : Peut-être l’écrirai-je un jour, quand le peuple grec sera prêt à l’entendre.

CYNEGIRE : Pourquoi dis-tu cela ?

ESCHYLE : L’orgueil, est, vois-tu, une chose terrible. Et ces Perses qui espéraient gagner, qui se pensaient protégés par leurs Dieux, ces Perses avec qui nous commercions par le passé et qui sont aujourd’hui vaincus et enfouis dans l’Hadès, ces Perses, vois-tu, ne sont aujourd’hui différents de nous que parce qu’ils ont perdu.

 

RIDEAU. APPLAUDISSEZ !

 

Hannibal LECTEUR

 

Pour en savoir plus sur Les Perses d’Eschyle.

Pour en savoir plus sur la bataille de Salamine

 

[1] Source : Les Perses, d’Eschyle sur magister.com

[2] Source : Encylopaedia Universalis

[3] Cynégire était le frère d’Eschyle. Il participa avec lui à la bataille de Marathon en 490 av. J-C. Il mourut peu de temps après. Je l’ai ressuscité à l’occasion de ce billet car je voyais une symbolique intéressante (et poétique) à ce qu’Eschyle s’entretienne de sa vision avec son frère (qui fut aussi son frère d’armes).

[4] Il s’agit du chef du Chœur.

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