Décryptage de la semaine

C’est le petit Jésus en culotte de velours ! Voici une expression haute en couleurs, qui mêle haute couture, imagerie biblique et œnologie. Explication à savourer comme un grand cru.

Une invention culottée

Commençons par pointer du doigt un anachronisme : le petit Jésus n’aurait jamais pu porter une culotte de velours, ce tissu n’ayant été inventé qu’au Moyen-Âge. Venu du Cachemire, il s’agit d’une étoffe à deux chaînes superposées dont les poils sont dressés, ce qui produit une surface douce au toucher. Son étymologie est l’aboutissement du latin villosus « velu, couvert de poils »[1].

Le velours, aussi appelé duvet du cygne, commence à se répandre dans les grandes villes italiennes de Gênes, Venise, Milan et Florence dès le XIVe siècle. Tissu luxueux, en raison de sa douceur et de la lenteur de son tissage, il est réservé aux plus riches ainsi qu’aux rois (parmi lesquels François Ier). Il faudra attendre le XIXe siècle pour qu’il se démocratise vraiment et soit notamment utilisé par les ouvriers pour leur pantalon.

Outre les codes vestimentaires, la métaphore de la douceur investit très rapidement la langue française, qualifiant ce qui est doux au toucher (Rabelais, le Torchecul, in. Gargantua, chapitre XIII, 1534) et au goût (1680, vin velouté)[2]. Ainsi, l’expression « c’est du velours / un vrai velours pour l’estomac » va se populariser, notamment dans le domaine de l’œnologie, pour qualifier un excellent vin, souple et soyeux en bouche.

Petit Jésus en culotte de Velours Illustration Décryptage

Une belle robe rouge, délicate et veloutée : l’analogie entre le vin et le tissu est évidente! (Le petit Jésus en culotte de velours)

Et qu’en est-il du petit Jésus ?

Il n’y a pas de datation exacte de l’apparition de l’expression connue aujourd’hui. En 1866, dans Vins à la mode et cabarets au XVIIe siècle, Albert de La Fizelière écrit :

 

« Il y a dans la Moselle les vignobles de Scy et d’Augny renommés pour un petit vin fort agréable. Un vieux dicton du pays assure qu’en buvant ce vin délicieux, « il semble qu’on avale la culotte de velours du bon Dieu. »[3]»

 

En creusant, on découvre que cette expression est d’origine ecclésiastique[4], thèse corroborée par Amédée de Ponthieu :

 

« Le pape Léon X, François Ier, Charles Quint, Henri VIII d’Angleterre, avaient en même temps leurs vendangeoirs (maison où l’on fait le vin) à Aï, en Champagne. Les moines surtout se sont toujours fait remarquer par la bonté de leurs clos et leurs provisions fabuleuses : ainsi la cuve des moines de Clairvaux tenait autant de muids[5] qu’il y a de jours dans l’année. […] Quand les années étaient bonnes et que le vin jouissait de toutes ses qualités, ils prétendaient en lippant les pintes « avaler la culotte de velours du bon Dieu »[…] »[6]

 

L’expression a par la suite gagné les villes – notamment Paris – et a connu un franc succès dans les quartiers populaires avec la langue argotique. Une anecdote raconte même qu’elle aurait été popularisée dans la Rue de la Barillerie, où l’on fabriquait les barils pour entreposer le vin des vignobles[7]. Cela ne s’invente pas !

(Eduard Von Grützner - Moines à la cave) - Illustration du décryptage "le petit Jésus en culotte de velours"

Trois moines dégustant sans doute « le petit Jésus en culotte de velours ». (Eduard Von Grützner – Moines à la cave)

Rapidement, le « bon dieu » a été remplacé par le « petit Jésus en culotte de velours ». Quand on y pense, la création de cette expression est à la fois logique et très drôle puisque :

  • Le velours rappelle l’aspect velouté et délicat du bon vin
  • Ne dit-on pas d’un délicieux nectar/mets qu’il est « divin » ?
  • Le Christ lui-même n’a-t-il pas changé l’eau en vin ?
  • Dans l’argot du XIXe siècle, se « fourrer une culotte » signifiait « se saouler »
  • Ce n’est pas la première fois que l’imagerie religieuse est détournée de façon parodique pour créer un dicton populaire

De nos jours, le petit Jésus en culotte de velours qualifie un vin exquis et par extension un succulent repas.

Enfin, rappelons à notre aimable lectorat que si la consommation d’alcool doit rester un plaisir mesuré, le décryptage du O’, en revanche, se consomme sans modération !

 

Hannibal LECTEUR

En bonus : La Dive bouteille, de François Rabelais (et sa version en français moderne)

 

[1] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française

[2] Ibid.

[3] P.29. Œuvre consultable sur :  https://gallica.bnf.fr 

[4] Source : Le littré de la Grand’Côte : à l’usage de ceux qui veulent parler et écrire correctement, Clair TISSEUR, 1895, p.49.

[5] Du latin « modius », mesure de capacité. En français, il désigne le tonneau, la futaille.

[6] Légendes du vieux Paris, 1867, p.52.

[7] Source : https://www.languefrancaise.net

Retrouvez notre précédent Décryptage → Être comme l’âne de Buridan

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