Mots de gorge ~ Le coup du père François

Décryptage de la semaine

O’Parleur rouvre les archives criminelles avec le coup du père François ! Nous nous aventurons aujourd’hui dans le Paris fin-de-siècle, au temps des Apaches. Un décryptage qui ravira les amateurs de faits-divers à l’heure d’été et autres gourmets du café-crime !

 

Un « indien » dans Belleville

Après la folle de Chaillot, les Apaches de Belleville ! Notre expression du jour s’ancre dans un contexte bien précis.

Décryptage "le coup du père François"
Belleville vers 1900.

Le mot « Apache », dont la paternité reviendrait aux journalistes Arthur Dupin et Victor Morris, désigne un malfaiteur parisien. Il prend sa source au cœur du quartier de Belleville avec l’histoire d’Amélie Hélie, dite « Casque d’or »[1]. Ses amours tumultueuses et successives avec deux chefs de bande, Manda et Leca, suscitèrent un véritable règlement de comptes dans le quartier en 1902.

Décryptage "le coup du père François"
Un triangle amoureux qui a fait beaucoup de bruit en 1902. De g. à dr. : Joseph Pleigneur, dit « Manda », Amélie Elie, dite « Casque d’or » et François Leca.

Suite à ces violents affrontements, Arthur Dupin écrit dans Le Petit Journal :

Ce sont là des mœurs d’Apaches, du Far West, indignes de notre civilisation. Pendant une demi-heure, en plein Paris, en plein après-midi, deux bandes rivales se sont battues pour une fille des fortifs, une blonde au haut chignon, coiffée à la chien !

 

Le terme fait allusion à la réputation de férocité et de ruse de la tribu Apache[2]. Renvoyant à la fois au « roman de la prairie » et au « mythe romantique des barbares »[3], il s’ancre en effet dans les stéréotypes de la culture populaire et le succès de l’image du Far West[4].

Décryptage "le coup du père François"
« L’apache est la plaie de Paris. » / Supplément illustré du Petit Journal, 20 octobre 1907. Source : Wikicommons

D’abord associé aux jeunes délinquants et aux petits voyous, le terme se généralise pour couvrir également le proxénétisme et la prostitution. A partir de 1903, on l’utilise pour décrire l’ensemble de la pègre parisienne. Ponctuellement, il désigne les criminels originaires de Lyon, Bordeaux ou Marseille mais l’Apache est fondamentalement attaché au folklore parisien. Le terme reste typique d’un milieu (banlieues ou plutôt « barrières » parisiennes) et d’une époque (1900). Il est courant jusqu’en 1920 environ, puis connu, mais comme allusion au passé[5].

 

Le coup du père François : autres temps, autres meurtres !

Il y aurait beaucoup à dire sur le « phénomène » Apache, qui a fait les choux gras de la presse de l’époque et a alimenté tout un pan de la culture populaire (notamment Fantômas ou les chansons de Bruant). Mais cela fera sans doute l’objet d’un futur décryptage.

Décryptage "le coup du père François"

Les Apaches se constituent en « bandes » de quartier. Ils affrontent régulièrement la police ou d’autres bandes rivales. Ils vivent grâce aux revenus du proxénétisme, du bonneteau et d’autres escroqueries. Il ne faut pas oublier une autre activité importante : le vol.

Décryptage "le coup du père François"
Apaches combattant la police sur la place de la Bastille. Supplément illustré du Petit Journal, 14 août 1904.

Parmi les techniques employées :  le coup du père François[6]. Aussi appelé « vol à l’étranglement » ou « coup en traître », il s’agit d’une technique ancienne de strangulation (seconde moitié XIXe). Elle s’exécute à l’aide d’un foulard ou d’une ceinture. Elle se pratique généralement ainsi, à deux personnes :

 

  1. Un complice s’adresse à la victime (renseignement, pour du feu, etc.) ;
  2. L’agresseur s’avance par-derrière avec une ceinture ou un foulard tenu dans ses mains ;
  3. Il passe la ceinture par-dessus la tête de la victime ;
  4. L’agresseur pivote sur lui-même en tirant la ceinture des deux mains sur une épaule, comme pour charger un sac de légumes sur le dos (technique parfois appelée charriage à la mécanique).
Décryptage "le coup du père François"
Cette affiche du film « Les Apaches de Paris » (Pathé, 1905) illustre bien le « coup du père François ».

La technique provoque l’inconscience, et la mort, en quelques instants. Vous connaissez à présent le déroulé de ce sinistre coup mais une question demeure toutefois sans réponse…

 

Qui était le père François ?

Réponse : on n’en sait rien ! Pour être plus précis, nous ne sommes pas totalement certains de connaître son identité. Il y a deux hypothèses.

 

  1. Selon Lorédan Larchey, cette technique vient du nom du premier à avoir réalisé ce coup avec une ceinture. Claude Duneton réfute cette hypothèse, arguant qu’aucune criminel ou détrousseur notoire ne s’appelait François lors de l’apparition de l’expression.
  2. Gaston Hesnaut, dans son Dictionnaire historique des argots (1965) évoque le nom du lutteur Joseph Arpin. Ce colosse s’imposa comme le plus grand champion de lutte dans le Paris des années 1850. On le surnommait « le terrible Savoyard » ou, parfois, « le père François ». En sachant que l’étranglement est autorisé dans la lutte…
Décryptage "le coup du père François"
« Les lutteurs de la salle Montesquieu » – Combat entre Joseph Arpin et Henri Marseille

Cela reste l’hypothèse la plus probable mais, faute d’éléments déterminants, il ne s’agit pas d’une réponse claire et définitive.

 

Le coup du père François aujourd’hui

S’il s’agit à l’origine d’une forme d’agression physique, l’expression s’emploie par la suite pour qualifier les gens qui font des « coups en traîtres » ou utilisent des méthodes déloyales.

Attention ! Certaines personnes disent à tort que c’est un synonyme du coup de Jarnac alors qu’il s’agit d’un contre-sens complet !

Pour conclure, nous invitons notre aimable lectorat à ne pas reproduire le coup du père François chez soi, au propre ou au figuré !

Hannibal LECTEUR, fait les 400 coups (sans le père François)

 

En bonus : un peu de douceur dans ce monde de brutes. La scène du bal, dans Casqued’or, de Jacques Becker, avec Simone Signoret (1952).

 

Notes et références

[1] Amélie Élie (1878-1933) est une célèbre prostituée française, connue dans le milieu des Apaches du Paris de la Belle Époque. Outre l’affaire Manda-Leca, elle a également inspiré le film de Jacques Becker, Casque d’or, avec Simone Signoret (1952).

[2] Attesté en France dès 1751.

[3] Dominique Kalifa, « Insécurité et opinion publique au début du XXe siècle », Les Cahiers de la sécurité intérieure, no 17,‎ 3e trimestre 1998, p. 65-76.

[4] Cf. les romans de Mayne Reid, Gustave Aimard et Gabriel Ferry, très populaires à l’époque.

[5] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[6] Qui fut parfois appelé le coup du père Anatole ou Martin. Pour quelle raison ? Cela reste un mystère…

Retrouvez notre précédent Décryptage → La folle de Chaillot

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