Décryptage de la semaine

C’était il y a 473 ans jour pour jour… Cela commence comme une Histoire de Dates, mais il s’agit bien d’un décryptage ! Le 10 juillet 1547, Guy Chabot, seigneur de Jarnac, ne se doutait pas qu’il allait entrer dans l’histoire lors d’un duel à l’épée. Aujourd’hui, O’Parleur vous dévoile les origines du coup de Jarnac !

 

Des querelles de femmes jalouses et des hommes d’honneur…

Peu avant la mort de François Ier et le sacre de son fils, le Dauphin Henri II, une affaire d’honneur conjugal opposa le seigneur de Jarnac, Guy Chabot de Saint-Gelais au futur roi.

Le Dauphin et sa maîtresse, Diane de Poitiers, firent courir la rumeur que Chabot bénéficiait des largesses de sa belle-mère, la duchesse d’Étampes, en échange de faveurs intimes. Il faut savoir que les deux femmes étaient rivales et ne manquaient pas une occasion de s’égratigner publiquement. Le baron de Jarnac dut démentir ces rumeurs publiquement. Surtout, il dut convaincre son père de son innocence.

Suite à ces ragots, Chabot demanda au roi la permission de venger son honneur. Mais provoquer le Dauphin, c’était provoquer le Roi. Et le Roi, se devant au royaume de France, ne se bat pas. François Ier refusa le duel jusqu’à sa mort, conscient qu’il ne s’agissait là que de « querelles de femmes jalouses ». Ah, l’honneur…

 

David contre Goliath… Ou Jarnac contre Vivonne

En 1547, à l’avènement d’Henri II, Chabot renouvelle sa demande, qui fut alors accueillie favorablement. C’est François de Vivonne, seigneur de La Châtaigneraie, ami du Dauphin et redoutable bretteur, qui se dévoua pour dire qu’il était l’auteur de ces rumeurs, et qu’il n’avait d’ailleurs fait que répéter ce que Guy Chabot lui avait dit.

Vivonne avait la réputation d’être l’une des meilleures lames du royaume de France. Quant à Chabot… disons qu’il savait par quel bout tenir une épée. L’issue du duel ne laissait aucun doute quant au vainqueur. Vivonne avait même prévu d’organiser un superbe banquet au lendemain de sa probable victoire. Ah, l’honneur…

 

Le coup de Jarnac, alias la botte du Capitaine Caize !

Conscient qu’il avait peu de chances de s’en sortir, Chabot décida néanmoins de s’entraîner assidûment. Il fréquenta la salle d’armes et suivit l’enseignement d’un maître d’armes italien, le capitaine Caize. Ce dernier lui enseigna une botte secrète, un coup de revers alors inconnu en France.

Ainsi, Jarnac n’est pas l’inventeur du célèbre coup qui porte son nom, il n’est « que » celui qui l’a fait entrer dans l’histoire et la langue française !

Caize lui conseilla également, comme il avait le choix des armes, d’imposer un équipement qui gênerait les mouvements de son adversaire[1].

Le 10 juillet 1547, les deux adversaires se retrouvèrent devant le château de Saint-Germain-en-Laye. Le roi et sa cour étaient présents, ainsi qu’une foule immense. Une fois les préparatifs terminés, Henri II fit signe à un héraut de proclamer le début du combat.

 

Le duel

Celui-ci fit cette proclamation : « De par le Roi, laissez aller les vaillants combattants et, sous peine de la vie qu’il soit fait aucun signe de la main, du pied, de l’œil, de la voix ou en toussant, ni autre faveur de l’un et de l’autre »[2].

Place au duel.

« Cette proclamation terminée, la Châtaigneraie, comme agresseur, sortit le premier de sa loge, Jarnac sortit ensuite de la sienne, l’un et l’autre s’avancèrent d’un pas égal et assuré. D’abord, ils se portèrent plusieurs coups sans se toucher, cependant la Châtaigneraie ayant porté la jambe droite un peu trop en avant, Jarnac lui atteignit le jarret, et, l’ayant terrassé du coup qu’il lui donna, il le tenait sous lui en se tournant vers le Roi pour demander s’il n’aurait pas assez satisfait à son honneur. Celui-ci appela aussitôt messire Anne de Montmorency pour prendre son avis. Mais pendant leur discours, la Châtaigneraie ayant fait quelques efforts pour se remettre sur ses pieds, Jarnac le désarma et allait le tuer, si le Roi, pour faire cesser le combat, n’eût jeté son bâton dans le champ en signe de hola. Jarnac fut déclaré vainqueur aux applaudissements de toute l’assemblée. »[3]

 

Abasourdi, le Roi, devant toute la Cour qui l’était tout autant, admit finalement la victoire du seigneur de Jarnac au détriment de François de Vivonne pour lequel il n’eut pas un regard, considérant cette défaite comme une trahison. On raconte que ce dernier, humilié par cette défaite et le désaveu du roi, arracha ses pansements et mourut de ses blessures deux jours plus tard. Ah, l’honneur…

Ébranlé par la mort de cet ami qu’il avait toutefois renié, Henri II décida de ne plus permettre de duels publics. Le coup de Jarnac est donc le dernier exemple, en France, de duel judiciaire autorisé par la magistrature.

 

L’évolution sémantique du coup de jarnac : une arnaque ?

L’expression devient bientôt synonyme d’habileté. Cependant, elle prend à partir du Dictionnaire de Trévoux (fin du XVIIIe siècle) un sens péjoratif, qu’elle a encore parfois aujourd’hui :

« Coup de Jarnac, coup mortel et imprévu. Il lui a donné un coup de Jarnac, le coup de Jarnac : ce qui se prend toujours en mauvaise part, pour un tour auquel on ne s’attend pas, qui ruine quelqu’un, ou détruit la fortune, par allusion au duel où Jarnac tua la Châtaigneraie par un coup imprévu. »

 

Un glissement de sens étonnant quand l’on sait qu’à l’époque, nul n’a contesté la victoire de Chabot. Parmi tous les chroniqueurs et gentilshommes du royaume, particulièrement sévères en matière d’honneur, d’aucun n’a trouvé la moindre perfidie dans cette attaque inattendue. Cette botte fut estimée loyale et correcte.

Il y a une explication possible à ce glissement de sens. Le Dictionnaire de Trévoux est imprimé par des Jésuites et les descendants de Guy Chabot étaient protestants… Une « guerre de religions sémantique », en somme.

Larousse et Littré rétablissent l’acception d’origine, un coup habile et fort loyal :

« Gui de Chabot Jarnac, dans un duel, le 10 juillet 1547, fendit d’un revers de son épée le jarret à son adversaire François de Vivonne, seigneur de La Châtaigneraie. Ce coup fut trouvé très habile et fournit une expression proverbiale, qui a pris un sens odieux ; mais c’est un tort de l’usage, car le coup de Jarnac n’eut rien que de loyal, et le duel se passa dans toutes les règles de l’honneur. À la suite de cela, un jarnac s’est dit aussi pour un poignard. »

 

Le coup de Jarnac et le sens moderne

Le coup de Jarnac est donc une expression synonyme d’habileté et d’ingéniosité. A ne pas confondre avec le coup bas, coup porté sous la ceinture à la boxe, ou le coup fourré, ou encore le coup de poignard (un jarnac !) dans le dos ou encore… une arnaque ! [4]

Mais les habitudes ont la vie dure et il garde aujourd’hui une connotation de coup déloyal et pernicieux, dénué d’honneur[5]. Ah, l’honneur…

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : l’évolution du duel à travers l’histoire.

 

[1] Source : Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Œuvres complètes, tome 6, p. 273, sur Gallica.

[2] Texte issu de la Monographie communale de Saint-Germain-en-Laye (Wikipédia).

[3] Ibid.

[4] Source LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[5] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 61-62.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Un pays de Cocagne

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