De la prudence
Illustration du billet citoyen, De la prudence.

De la prudence

La prudence est un concept d’origine grecque. Chez le philosophe Platon, elle incarne le premier des biens divins et dans la philosophie aristotélicienne, elle constitue l’écrin du joyau de l’intellect. Cependant, à travers le prisme d’une considération moins éthérée et plus matérialiste, elle se révèle avant tout une disposition comportementale qui amène un individu à soupeser et mesurer chaque situation expérientielle à l’aune de son propre jugement. Conséquemment, le verdict qui en résulte est contingent de la tolérance, morale et/ou physique du sujet. Le degré de tolérance, spécifique à chaque individu, est le fruit de l’interprétation subjective d’une situation donnée potentiellement dangereuse et inconfortable, dont la finalité est de conditionner l’acte de fuir face à un péril trop grand.
A la lumière de cette interprétation, la prudence, envisagée comme pur effet chimique, serait donc une simple disposition basale résultant de notre instinct de survie et de notre conatus [1] qui détermine les individus à se détourner de ce qui réduit leur puissance d’être et d’agir.

L’attitude d’esprit que requiert la prudence repose sur trois piliers fondamentaux : l’expérience, l’éducation et le tempérament.

De tout temps, l’expérience procure à l’être humain le premier des enseignements. Elle nous offre le retour cognitif et sensitif de nos actions inscrites à l’intérieur de notre champ expérientiel, au travers de notre filtre individuel, selon notre agencement et nos dispositions d’esprit.
L’observation nous montre chaque jour de jeunes enfants, à cette période de la vie où l’expérience est la plus mince, adopter les comportements les plus imprudents dans le mépris total de toutes notions de danger. Ce n’est que grâce à l’acquisition d’une somme quantitative et qualitative d’expériences individuelles, que l’enfant devenu jeune adulte se disposera davantage à la prudence et à une meilleure appréciation du danger, conséquemment à une meilleure connaissance des multiples situations désagréables et douloureuses qui auront émaillé sa vie.

Le second temps de notre exposé porte sur l’influence de l’éducation quant à notre propension à la prudence. L’éducation façonne notre plastique cognitive et délimite les contours de notre cadre moral. Son rôle contribue grandement à la construction de nos premiers biais cognitifs [2]. Je rappelle une vérité de la Palice, en rapportant que nos jugements, nos valeurs et notre morale régulent notre rapport au monde et la prudence que nous y mettons. Ces objets sont l’émanation de l’éducation familiale et institutionnelle qui nous imprègne du premier au dernier jour de notre existence. Cela se démontre facilement par l’écho de certains faits historiques. En effet, l’histoire de l’humanité, a connu des peuples qui ont fait de l’éducation leur principe premier, tels que celui de Sparte qui s’est distingué par sa témérité, son intrépidité et son insouciance, alors que d’autres peuplades comme les Morioris, une population du Pacifique, ont laissé une empreinte dans le livre épais de l’épopée humaine pour leur sagesse et leur pacifisme inébranlable. De même qu’un individu qui essuie les avaries d’un climat hostile fait de violences familiales et institutionnelles continuelles, est conditionné à adopter par accoutumance des comportements violents contrairement à un individu qui jouit d’une expérience prolongée au sein d’un environnement pacifié. Ces deux exemples démontrent l’importance de l’éducation comme catalyseur des biais comportementaux chez l’être humain. En effet, l’éducation constitue le principal vecteur des carcans normatifs qui amènent les individus qui y sont soumis à déplacer le curseur de leur seuil de tolérance.

Le troisième élément déterminant dans notre concise exploration à travers les ressorts de la prudence, est le tempérament. Aujourd’hui, la science démontre que la génétique et l’épigénétique [3] influencent de façon indubitable notre caractère et nos penchants personnels. Notre matériel génétique joue un rôle non négligeable dans notre rapport aux risques ainsi que dans notre propension à mesurer la dangerosité et l’inconfort d’une situation particulière. Cela explique l’observation d’importantes disparités comportementales qui relèvent de la prise de risque chez des individus issus de milieux sociaux, culturels, éducatifs et familiaux similaires. Ce phénomène est la conséquence du matériel génétique dont nous héritons. Nos comportements sont le fait de l’hérédité mais aussi de notre agencement psychique et affectif. Ces combinaisons aux particularismes infinis expliquent le large spectre des nuances de tempérament qui existent chez les êtres humains malgré une éducation et un champ expérientiel similaire. Je tiens pour meilleur exemple la singularité comportementale chez les jumeaux ou chez les frères et sœurs.

En conclusion, c’est au point de jonction entre l’expérience, l’éducation et le tempérament que se forge la réalité palpable de la prudence. Ces trois éléments s’entre-choc et s’influencent mutuellement pour donner naissance à la vertu cardinale de la prudence.
Pour conclure cette rapide réflexion, s’il devait être question d’un juste emploi de la prudence, il se situerait comme Aristote aime à le faire en toute chose, en son point d’équilibre, entre l’excès de prudence, qui mène à la paralysie et à l’immobilisme, et son absence, qui est un danger de tous les instants pour notre intégrité morale et physique.

                                                                                                                             

 A.M.M

 

 

[1] « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. » Spinoza, Éthique III1, Proposition VI

[2] Biais cognitif : distorsion dans le traitement cognitif d’une information. Le terme biais fait référence à une déviation systématique de la pensée logique et rationnelle par rapport à la réalité. Les biais cognitifs conduisent le sujet à accorder des importances différentes à des faits de même nature et peuvent être repérés lorsque des paradoxes ou des erreurs apparaissent dans un raisonnement ou un jugement.

[3] Épigénétique : Discipline de la biologie qui étudie la natures des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible, et adaptative, l’expression des gènes sans en changer la séquence nucléotide.

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