Snobisme ~ La folle de Chaillot

Décryptage de la semaine

O’Parleur entame le week-end avec la folle de Chaillot ! A l’image de Tabarin, il s’agit d’une expression ancienne dont l’histoire vaut le détour !

 

C’était un petit village…

Anciennement Nigeon[1], Chaillot est l’un des plus anciens villages des environs de Paris. Le village et son territoire paroissial recouvraient, outre l’emplacement actuel du quartier parisien éponyme, une grande partie du XVIe et le sud du VIIIe arrondissement.

On mentionne son nom pour la première fois au XIe siècle. Pour être plus précis, c’est une bulle de 1097 qui mentionne son église, Ecclesia de Caleio. Il s’agit de la principale cure donnée en 1060 par Henri Ier au prieuré Saint-Martin-des-Champs, construit par le roi après la destruction de la basilique par les Normands au IXe siècle[2].

Chaillot se situe au bord du méandre de Boulogne (de la Seine). Une plate-forme calcaire, la colline de Chaillot, s’étire de la butte de l’Étoile jusqu’au quartier de la Muette, ancienne commune de Passy.

On délimite Chaillot :

  • À l’est : par le marais qui s’étend autour de Paris, à l’emplacement du cours préhistorique de la Seine (qui rejoint le cours actuel), près de l’actuelle place de l’Alma ;
  • À l’ouest : par la forêt de Rouvray, actuel bois de Boulogne,
  • Au nord : par la seigneurie de Villiers-Neuilly qui contrôle le bois de Boulogne[3].
Décryptage la Folle de Chaillot
A gauche : Village et terroir de Chaillot sur carte Roussel (1748). A droite : Site de la colline de Chaillot sur carte d’état major (vers 1840). Source : Wikipédia / VVVCFFrance.

A noter : l’étymologie de « Chaillot » fait référence au « caillou » (la colline de Chaillot) ou à la « forêt »[4].

 

La folle (histoire) de Chaillot

Présenté comme un petit village en marge de Paris, Chaillot n’en a pas moins eu un rôle historique assez conséquent. Jugez plutôt.

Vers l’an 586, l’évêque du Mans, fait l’acquisition d’un domaine situé au Sud de la future paroisse, la villa Nimio (Nigeon). C’est un domaine viticole prospère durant l’ère mérovingienne.

Durant le siège de Paris par les Normands (885-887), la basilique de Saint-Martin est détruite (cf. plus haut).

En 1360, durant la guerre de Cent Ans, l’abbaye royale de Longchamp est pillée. Les sœurs se réfugient dans Paris et font l’acquisition d’une maison à Chaillot, qui en devient un sous-fief.

Le 10 février 1413, lors de la révolte des Cabochiens[5], Jean sans Peur positionne son armée entre Montmartre et Chaillot et fixe son état-major à Nigeon.

En 1493, Chaillot développe une vocation religieuse. La reine Anne de Bretagne fait don de Nigeon à la congrégation des Minimes. De nombreux couvents seront implantés, dont celui des Minimes[6] (rebaptisé couvent des Bonshommes au XVIe siècle).

Décryptage la Folle de Chaillot
Représentation du village de Chaillot sur le plan de Saint-Victor. Il s’agit de la plus ancienne illustration connue (milieu XVIe siècle).

En 1583, Catherine de Médicis achète aux Bonshommes un de leurs ermitages situé dans les actuels jardins du Trocadéro. Elle y fait construire un château, « Catherinemont ». La souveraine n’en profite toutefois pas longtemps : le chantier commence en 1588 et elle meurt l’année suivante.

À l’été 1590, durant le siège de Paris, Henri de Navarre s’établit au château de Catherinemont.

 

Nos chers voisins

C’est par édit royal que Chaillot devient, en 1659, un faubourg de Paris. On le renomme alors « faubourg de la conférence ». La légende veut que les habitants de Chaillot se réveillent « parisiens » sans vraiment savoir le pourquoi du comment.

A Paris, on considère avec dédain ces voisins d’hier devenus soudainement parisiens. Les habitants de Chaillot – et ceux des villages alentour – sont perçus comme de « gentils campagnards » en frusques, aux manières grossières. Ils sont ahuris, sinon fous (au sens de sot, idiot), devant les merveilles de la capitale.

« Parisianisme » avant l’heure, on utilise la locution venir de Chaillot pour désigner ces villageois. On les qualifie bientôt d’ahuri de Chaillot puis de folle de Chaillot.

 

La folle de Chaillot aujourd’hui

L’expression est attestée en 1787, lorsque le mur des Fermiers généraux coupe le faubourg en deux. La partie peuplée de Chaillot s’intègre alors à la capitale[7]. Des auteurs en verve reprennent l’histoire de 1659 en la modernisant, mais on utilisait déjà l’expression auparavant, sous les formes précitées.

La folle de Chaillot, qualifie donc un individu ahuri, mal vêtu, aux manières grossières et traduit la « supériorité intellectuelle de l’homme de la ville sur l’homme de la campagne »[8]. L’expression tombe une première fois dans l’oubli avant de réapparaître sur le devant de la scène grâce à Jean Giraudoux et à son ultime pièce… la Folle de Chaillot (1945).

Qu’importent les mauvaises langues ! Vignoble réputé, haut lieu religieux, siège de guerre, résidence royale, théâtre et expression populaire… Chaillot a accompagné la grande et la petite histoire avec panache. Pas mal pour un petit village !

Hannibal LECTEUR, vraiment fol de Chaillot

 

En bonus : La Folle de Chaillot, de Jean Giraudoux (1945) et un extrait de la pièce avec Annie Ducaux et Gisèle Casadesus (1980).

 

Ultime pièce de Jean Giraudoux, La Folle de Chaillot est une réflexion sur la vie simple et joyeuse, en harmonie avec la Nature. Aurélie, la fameuse « folle de Chaillot », défend cet idéal et s’oppose à des hommes d’affaires louches, en quête de pétrole et d’argent, qui symbolisent les spéculateurs et les exploiteurs de l’humanité. On retrouve toute la verve et le génie de Giraudoux, qui écrira cette phrase (malheureusement) prophétique :

Ce qu’on fait avec du pétrole. De la misère, de la guerre, de la laideur. Un monde misérable.

 

Notes et références

[1] Domaine viticole qui occupera jusqu’à la fin du XVe siècle le site de l’actuel Trocadéro entre les actuelles rue Vineuse et rue de la Manutention.

[2] Jean Lebeuf, Histoire de la banlieue ecclésiastique de Paris, Paris, Prault, 1754, p. 42-46.

[3] La limite nord de Chaillot par l’actuelle avenue des Champs-Élysées et avenue de la Grande Armée ne date que de la création de la nouvelle route de Neuilly au XVIIIe siècle, doublant l’ancien chemin de Neuilly correspondant à l’actuelle avenue des Ternes.

[4] De Caleio, le terme varie entre Callevio, Calloio, Challoio, voire Calloium, et même Chalouel (XIIIe siècle). En français, on écrit au XIVe siècle le plus souvent « Chailluyau » ; au XVe siècle, « Chailluyau », « Chaleau », « Chayoux » ou « Chailliau ». L’orthographe « Chaillot » ne deviendra la norme qu’au XIXe siècle.

[5] La révolte des Cabochiens est un épisode de la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Au printemps 1413, Jean sans Peur, duc de Bourgogne, parvient à soulever le peuple de Paris et à imposer une réforme appelée ordonnance cabochienne. Mais après quelques mois, les Parisiens aspirent à un retour à l’ordre et les Armagnacs reprennent l’ascendant.

[6]L’église, dont la construction commence à cette période, sera inaugurée le 12 juillet 1578.

[7] Le 27 juin 1790, la partie de Chaillot extérieure à l’enceinte intègre la commune de Passy.

[8] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 100.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Se la couler douce

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