400 ~ Jean de La Fontaine

Décryptage de la semaine

Si jamais je dis fable, vous pensez : La Fontaine !

Du glorieux fablier, vous ne connaissez rien ?

Ne vous inquiétez pas, voici une belle aubaine.

Pour son anniversaire (8/7/1.6.2.1)

 

Nous mettons à l’honneur ce poète et cet as

Dans une pastille savante mais qui n’est pas hautaine.

Le temps n’a pas d’emprise sur ce génie qui passe

Pour la quatrième fois le cap de la centaine !

 

Il y aura certainement de l’étymologie[1],

De nombreux compléments et des jolies photos

Le plein de références, une bibliographie[2]

Et pour la conclusion : un bonus vidéo !

 

Bref, vous avez compris. Lecteurs, très chers amis,

Si vous souhaitez connaître expressions et adages,

Venez sur O’Parleur, comme chaque vendredi,

Et faites-vous plaisir : lisez le décryptage !

 

Hannibal Lecteur, alias Steven Cigale et la fourmi

 

Absolutely Fable-ulous !

Jean de La Fontaine, né le 8 juillet 1621 à Château-Thierry et mort le 13 avril 1695 à Paris, est un poète français. On le connaît principalement pour ses Fables et dans une moindre mesure pour ses contes.

Décryptage La Fontaine

Proche de Nicolas Fouquet, Jean de La Fontaine reste à l’écart de la cour royale mais fréquente les salons comme celui de Madame de La Sablière. Malgré des oppositions, il est reçu à l’Académie française en 1684. Mêlé aux débats de l’époque, il se range dans le parti des Anciens dans la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes. C’est en effet en s’inspirant des fabulistes de l’Antiquité gréco-latine et en particulier d’Ésope, qu’il écrit les Fables qui font sa renommée.

Le premier recueil qui correspond aux livres I à VI des éditions actuelles est publié en 1668, le deuxième (livres VII à XI) en 1678, et le dernier (livre XII actuel) est daté de 1694.

 

La Fontaine et ses sources (d’inspiration)

Après des études de théologie et de droit, il reprend la charge héréditaire de « maître des eaux et forêts » de son père. Ces activités lui permettent de se cultiver. Il fréquente les sociétés précieuses et lit beaucoup.

Il se plaît surtout aux romans de la Table Ronde, aux contes galants de l’Arioste et de Boccace, aux romans précieux ; parmi les poètes, il aime Malherbe et Voiture, mais il ne tarde par à leur préférer Marot, « maître Clément ». Il puise la sagesse dans la gaieté de Rabelais et l’épicurisme de Montaigne. Surtout, il admire les Anciens : Horace et Virgile, Homère et Platon.

L’école d’Athènes, Raphaël (1508-1512)

C’est Fouquet le premier qui devine le génie du poète (1658) en lisant son Adonis. Après la disgrâce de son protecteur (1661), La Fontaine devient le gentilhomme servant de Madame, veuve de Gaston d’Orléans. Il conserve ainsi une large indépendance. Ses goûts évoluent également. Il se range aux idées de la nouvelle génération, qui oppose aux exagérations des précieux et des burlesques le souci de la vérité et de la simplicité. Désormais, entre Voiture et Horace, il choisit Horace. S’il lui arrive encore de se montrer précieux, c’est avec un sourire d’ironie.

 

Une soif de savoir

En 1672, La Fontaine pleure la mort de sa protectrice, la duchesse d’Orléans. Il trouve asile chez Madame de la Sablière, « Iris », à qui il voue une amitié reconnaissante et tendre. Il fréquente ses salons. Dans cette société, il trouve tous les plaisirs de l’esprit et découvre de nouveaux sujets de réflexion. Il s’initie à la philosophie de Descartes et de Gassendi. Il élargit son univers en écoutant les récits orientaux recueillis par Bernier.

 

Sa fable s’étoffe, il développe davantage les termes qu’il aborde. A tout propos naissent des réflexions et des méditations. Ainsi, dans un Discours à Mme de la Sablière, il réfute la théorie des « animaux-machines » de Descartes. Dans la fable Les Lapins, dédiée à La Rochefoucauld, il médite avec l’auteur des Maximes sur les défauts communs aux hommes et aux animaux. Dans L’Homme et la Couleuvre, il fait faire par un animal le procès de la méchanceté humaine.

 

L’accent se fait aussi plus intime. Le poète découvre davantage sa pensée et son cœur, soit qu’il blâme l’ambition et célèbre le repos dans la solitude, soit qu’il confesse son goût de l’amitié (Les Deux Amis) ou son excès d’imagination (La Laitière et le Pot au lait).

 

Les dernières années (1684-1695)

En 1684, certaines circonstances semblent devoir incliner La Fontaine à une réforme de sa vie. Mme de la Sablière se retire du monde dans la solitude et la piété. Il est reçu à l’Académie Française, malgré le déplaisir de Louis XIV à le voir élire. Il doit désormais marcher dans le chemin de la vertu. Dans son discours à ses nouveaux confrères, il fait une réponse ingénue. Il reconnaît qu’il est « volage en vers comme en amour » et qu’il a dissipé son temps en passions frivoles :

Car je n’ai pas vécu, j’ai servi deux tyrans ;

Un vain bruit et l’amour ont partagé mes ans

Il persiste pourtant à mener une vie irrégulière en fréquentant la fameuse « Société du Temple », où l’amour des lettres se joint au libertinage de la pensée et des mœurs.

En 1693, cependant, à 72 ans, atteint par la maladie, frappé par la mort de Mme de la Sablière, La Fontaine connaît une profonde transformation intérieure. Il revient à la religion et rétracte publiquement ses Contes. Le douzième livre des Fables semble attester d’un fléchissement dans l’inspiration du poète vieillissant. Mais l’on trouve l’expression d’une sagesse nouvelle.

La leçon suprême que donne La Fontaine se trouve dans la dernière fable, Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire. Une fois encore, il exalte la solitude ; seulement, il ne conseille plus de consacrer ses loisirs au sommeil, à la rêverie ou à des passions mesurées, mais à la connaissance de soi-même. La « retraite » n’est plus l’asile d’un épicurien, mais le refuge d’un Socrate chrétien :

Apprendre à se connaître est le premier des soins

Qu’impose à tous les mortels la Majesté suprême…

Pour vous mieux contempler, demeurez au désert.

 

« Ses nonchalances sont ses plus grands artifices » (Régnier)

Ce vers ne lui est pas destiné et pourtant il lui va si bien. En effet, La Fontaine se constitue une légende de son vivant, que la tradition a fortifié et enrichi. Il passe souvent pour un ingénu, un personnage naïf, qui attire la sympathie non sans donner à sourire de sa candeur. Quant à son œuvre, on la présente comme une sorte de miracle. Sur la foi de l’épitaphe qu’il composa pour lui, on admet qu’il passa la moitié de sa vie à « dormir », l’autre « à ne rien faire ».

Décryptage La Fontaine

En réalité, La Fontaine fut un courtisan habile, qui se soucia de ménager son confort tout en réservant sa liberté. Il voulut jouir des bienfaits que pouvait lui valoir la protection des grands, sans être jamais leur esclave. Au nom de sa nonchalance et de sa prétendue distraction, on lui pardonnait tous les écarts.

Poète épris de perfection, l’aisance à laquelle il parvient est à l’opposé de la négligence. Ce prétendu distrait devait jeter à l’occasion un regard particulièrement aigu sur les choses et les gens, pour dessiner dans ses fables d’un crayon si précis attitudes et traits de mœurs.

 

Jean de La Fontaine, un homme à fables

Esprit profondément original et indépendant, La Fontaine est tout entier dans ses fables, avec son amour du plaisir et de la nature, son sens du pittoresque et de l’humour, son art savant enfin, servi par un instinct très sûr du rythme et de l’harmonie.

Il emprunte presque tous ses sujets aux fables attribuées à Esope et Phèdre. Mais il les traite dans un style personnel, qui témoigne de son génie. On y retrouve, disciplinés par un art savant, l’ironie des Contes, le pittoresque de la Relation d’un voyage en Limousin, parfois même la tendresse de l’Adonis.

Il renouvelle tout un genre par sa vision de l’univers et l’image qu’il nous présente de la nature et du monde animal. Aimant les jardins, les fleurs et les ombrages, il les dessine en traits d’une fraîcheur inaltérable. Il fait vivre la nature avec ses vents, ses orages, ses étés accablants. Il cherche en elle, avec Virgile, l’asile où se réfugier pour trouver le sommeil et la paix :

Lieu que j’aimerai toujours, ne pourrais-je jamais

Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais.

 

Le roi des animaux (non, ce n’est pas Tarzan !)

Lyrique dans ses évocations de la nature, La Fontaine présente les animaux de façon généralement comique. Il est sensible à la silhouette, à l’allure, au geste de chacun d’eux. Il ne les décrit jamais en détail mais choisit un caractère essentiel qui suffit à les camper devant nos yeux. Voici « Damoiselle belette, au corps long et fluet » ; le héron « au long bec, emmanché d’un long cou ».

La Fontaine prête aux animaux des caractères moraux, qui, conformes à leur aspect physique, achèvent de les peindre à nos yeux. Comme il l’écrit dans Psyché, il les croit sujets à toutes nos passions. Aussi, chaque animal devient-il le sujet d’une passion :

  • Le lion, c’est l’orgueil ;
  • Le renard, c’est la ruse ;
  • L’âne, la sottise ;
  • Le lapin, l’insouciance ;
  • L’amour échoit au pigeon ;
  • Et le loup incarne la férocité stupide.

Ces animaux forment une société, et le poète se plaît à leur donner des titres humains : « capitaine Renard », « sultan Léopard », « sa Majesté Lionne ». Le monde animal devient ainsi une figure du monde moral et social.

Décryptage La Fontaine

Les hommes, enfin, sont souvent peints directement dans la variété de leurs caractères et de leurs conditions : du financier au savetier, du seigneur au vilain, du vieillard à l’enfant. La Fontaine dénonce la coquetterie et le bavardage des femmes, ainsi que leur esprit de contradiction. Il montre les enfants « malfaisants » et « sans pitié ». Il peint les vieillards qui s’attachent absurdement à la vie. Ainsi peuple-t-il de tout un monde vivant les apologues arides d’Esope ou de Phèdre.

 

La sagesse du fabuliste, entre pessimisme…

De l’ensemble des fables, on peut dégager une sagesse, ou plus exactement un art de vivre.

La Fontaine est moins un juge qu’un témoin. Il peint le monde comme il va, et la comédie humaine telle qu’il la voit. Il reprend à son compte le pessimisme des conteurs traditionnels. Le mal existe : la sagesse consiste à l’accepter.

Chaque être possède une nature propre, qui le porte à chercher son bonheur dans l’assouvissement de ses instincts et de ses passions. La pire erreur serait de vouloir se rendre autre qu’on est. Ainsi, « Un rat n’est pas un éléphant » ; la grenouille « crève » littéralement pour vouloir « se faire aussi grosse que le bœuf ».

Au-dessus du désordre des passions règne l’ordre du destin. La mort est la loi universelle. Chaque être a une place assignée dans l’univers (Le Gland et la Citrouille). Ce destin est-il réglé par la Fortune, capricieuse et aveugle, ou par une sage Providence ? Avant sa conversion, La Fontaine hésite et ne résout pas le problème.

Mais il dénonce les charlatans qui prétendent percer les secrets de l’avenir :

Le moins prévoyant est toujours le plus sage

A plus forte raison, il condamne les insensés qui rêvent de modifier leur sort. Ceux-là fatiguent le ciel de leurs reproches et sont victimes de leur folie (Les Grenouilles qui demandent un roi).

 

… et épicurisme

La Fontaine pense pourtant que l’homme peut atteindre au bonheur. Pour être heureux, il doit esquiver, grâce à une sage « retraite », les dangers que ses semblables font courir à son repos.

Pour éviter les conflits, il faut se mettre à l’abri des lions et des renards. Ces derniers sont toujours prêts à exercer la cruauté de leurs instincts. Il ne sert à rien à l’agneau d’avoir raison contre le loup. La vraie sagesse eut été d’éviter la rencontre.

 

Le premier des biens est la liberté. Il faut savoir sacrifier l’ambition (Le Berger et le Roi) et le confort matériel (Le Loup et le Chien). La Fontaine regrette de n’avoir pas toujours suivi ce précepte. Il faut préférer les joies pures d’une existence libre aux plaisirs frelatés « des cours et des villes » (Le Songe d’un habitant du Mogol).

Enfin, dans la solitude, le sage peut satisfaire aux exigences profondes de sa nature. La Fontaine est un épicurien, c’est-à-dire un ami du plaisir. Pourtant, son épicurisme n’est pas à la portée de tout le monde. Grâce à une sensibilité exceptionnelle, enrichie par une culture raffinée, il trouve en lui de quoi se suffire.

Il se plaît à contempler un jardin ou un oiseau, et peuple de rêves gracieux le plus humble spectacle. Il est sensible à la beauté, à l’amour, à l’amitié. Ses fables enseignent à jouir avec délicatesse des agréments de la vie[3].

 

En bonus :

Dossier de l’Institut de France consacré à Jean de La Fontaine

Les Fables sur le site officiel du Musée de Jean de La Fontaine

Une adaptation très libre de La Fontaine par Walt Disney (preuve que son génie dépasse les frontières) : Le Lièvre et la Tortue (Silly Symphonies, 1935)

 

Notes et références

[1] Fable, nom féminin, vient (vers 1155) du latin fabula « récit, propos », d’où « récit mythologique, allégorique, conte, apologue ». Fable apparaît au milieu du XIIe siècle au sens de « récit imaginaire, histoire » et d’« allégation mensongère » (1160). Le sens de « petit récit moralisant qui met en scène des animaux » est lui aussi ancien (1180). Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle que le mot désigne la mythologie de l’antiquité païenne. Le dérivé FABLIER n. m. (1729) – mot utilisé par d’Olivet, puis Voltaire à propos de La Fontaine – a d’abord désigné un producteur de fables, avant de s’appliquer à un recueil de fables (1811). Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[2] Ouvrages à consulter : LA FONTAINE, Œuvres, 2 vol., éd. G. Couton, Classiques Garnier, 1961-1962. Fables, 2 vol., éd. M. Fumaroli, Imprimerie Nat. 1985. La Fontaine et le premier recueil des Fables, Nizet, 1966. J.-P. COLLINET, Le Monde littéraire de La Fontaine, P.U.F., 1970. P.-H. BORNECQUE. La Fontaine fabuliste, Sedes, 1973.

[3] Dossier et synthèse réalisés à partir de l’ouvrage : P.-G. CASTEX, P. SURER, G. BECKER, Histoire de la littérature française, « La Fontaine », pp. 261-272, éd. Hachette, 1990.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Bâti comme l’as de pique

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