Mission ~ Impossible n’est pas français

Décryptage de la semaine

Décryptage Impossible n'est pas français

Bonjour M. Lecteur, la langue française a encore une fois besoin de vos services. Votre mission, si toutefois vous l’acceptez, sera d’expliquer l’origine de l’expression impossible n’est pas français. Comme toujours, si vous ou l’un des membres de votre lectorat venait à utiliser le langage SMS ou un phrasé hermétique, O’Parleur nierait avoir eu connaissance de vos agissements. Ce décryptage ne s’autodétruira pas dans 5 secondes. Bonne chance, M. Lecteur !

 

Impossible n’est pas français… mais dans le dictionnaire !

– Alors Barney, cette mission de reconnaissance ?

– Oh, la routine : ramper sous les barbelés, grimper sur l’antenne d’une ambassade, rester accroché sous une voiture…

– Haha ! Sacré Barney, que ferions-nous sans toi ?

– …

– Hum ! Mais dis-moi, quel est cet objet volumineux qu’apporte Willy? Un kit de déguisement ? Du chewing-gum explosif ?

– Non, c’est un dictionnaire et il contient des informations capitales pour la mission du jour.

 

Possible apparaît vers 1285 et vient du latin impérial possibilis « dont l’apparition, l’existence, la réalité n’est pas écartée par l’esprit ». Il est créé en même temps que son antonyme impossibilis comme équivalent au grec dunatos/adunatos (cf. dynamique). C’est un dérivé de posse « pouvoir »[1]. Possible qualifie dès les premiers textes ce qui peut exister, se produire et ce qui peut être fait, ce qui n’excède pas les moyens de quelqu’un.

Trouver une aiguille : possible.

Par opposition, impossible signifie « qui ne peut être, ne peut se faire »[2]. Au sens passif, le mot connaît le même type d’évolution que possible. Il signifie tour à tour « très difficile » (vers 1360), « extravagant, extraordinaire » (1787) et « fantas­tique, irréel » (1843) ou « apparemment sans issue » (1862, situation impos­sible)[3]. À la différence de son antonyme, il s’emploie familièrement en parlant d’une personne insupportable (1857)[4].

Trouver une aiguille dans une botte de foin : Impossible !

L’emploi substantivé (1553) a une valeur de neutre dans les locutions usuelles faire l’impossible (1636) et, proverbialement, à l’impossible nul n’est tenu, variante de nul n’est tenu à l’impossible (1690). C’est probablement de là que vient notre expression. Son origine a même des implications jusqu’au sommet de l’État français !

 

L’enquête (se) corse

– Beau travail ! Mais nous ignorons toujours l’origine d’impossible n’est pas français !

– Pas pour longtemps ! Nous venons de recevoir un message crypté de Cinnamon Carter. Elle a réussi à infiltrer les appartements de Joséphine de Beauharnais en tant que dame de compagnie.

– Et que dit-elle ?

 

On attribue la phrase à Napoléon. Cependant, la formulation n’est pas exacte. L’histoire se passe en juillet 1813. Jean Léonard, comte Le Marois, est général dans l’armée napoléonienne. Prenant part aux guerres du Consulat et de l’Empire, il reste toutefois dans l’ombre d’autres figures historiques.

Sculpture du visage de napoléon bonaparte
Napoléon Bonaparte

Sur le front allemand, il se retrouve en difficulté face à la coalition ennemie. Il craint de ne pouvoir garder Magdebourg et envoie une missive pour informer l’empereur de l’impossibilité de la tâche. Et ce dernier de répondre :

Ce n’est pas possible, m’écrivez-vous : cela n’est pas français.

La postérité fit le reste et changea le mot de l’empereur en impossible n’est pas français. On préfère insister ici sur l’effet positif de la phrase, devenue pour certains une « composante du tempérament français »[5].

Décryptage Impossible n'est pas français

Voilà, nous avons tous les renseignements nécessaires. Attendez ! Quelqu’un approche… Nous n’avons pas le temps de nous cacher !

Les Mémoires dans la peau

– Pas de panique, c’est moi. J’ai récupéré le document attestant de l’autre origine de l’expression.

– Comment ?! Il existe une autre version de l’histoire ? Explique-nous, Hannibal.

– Je me méfiais depuis le début, tout paraissait trop simple. C’est pour cela que j’ai envoyé Rollin Hand, sous les traits de Fouché, chez son éditeur. Il a pu récupérer le document compromettant.

Joseph Fouché

Effectivement, Joseph Fouché (1759-1820), ministre de la Police de Napoléon, livre une autre origine de la célèbre expression. Il en donne les détails dans ses Mémoires :

« Quoi ! me dit l’empereur, c’est un vétéran de la révolution qui emprunte une expression si pusillanime ! ah monsieur ! est-ce à vous d’avancer qu’il est quelque chose d’impossible ! à vous qui, depuis quinze ans, avez vu se réaliser des événements qui, avec raison, pouvaient être jugés impossibles ? l’homme qui a vu Louis XVI baisser sa tête sous le fer d’un bourreau ; qui a vu l’archiduchesse d’Autriche, reine de France, raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l’échafaud ; celui enfin qui se voit ministre quand je suis empereur des Français, un tel homme ne devrait jamais avoir le mot impossible à la bouche. »

Je vis bien que je devais cette brusque sortie à ma censure du meurtre du duc d’Enghien, dont on avait pas manqué d’instruire l’empereur, et je lui répondis, sans me déconcerter : En effet, j’aurais dû me rappeler que Votre Majesté nous a appris que le mot impossible n’est pas français.

Nous n’en attendions pas moins d’un politicien si habile !

 

Impossible n’est pas français : débriefing et conclusion

Nous savons avec certitude que l’expression apparaît à l’époque Napoléonienne. Elle fait écho au latin ad impossibile nemo tenetur (« à l’impossible nul n’est tenu »). Qu’elle soit de Fouché ou Napoléon, au fond peu importe. Son emploi témoigne d’un état d’esprit français fait d’audace et de volonté inflexible.

Attentes…

 

On l’utilise parfois pour exprimer une idée de nostalgie de la « Grandeur de la France ». Elle peut également avoir un sens humoristique et mimer un fantasme patriotique du génie français qui se heurte à une réalité ironique.

… et réalités.

Le lectorat connaît à présent toute l’histoire. La mission est un succès, bravo à toute l’équipe ! On se rejoint au point d’extraction !

Hannibal LECTEUR, n’a plus d’allumettes

 

En bonus : forcément… Mission : Impossible Theme, par Lalo Schifrin (Le Système [The System], saison 3, 1969).

Mais pourquoi ce pastiche de Mission : Impossible aujourd’hui, vous demandez-vous ? Hé bien c’est très simple ! Il y a 55 ans, le 17 septembre 1966, CBS diffusait pour la première fois Mission : Impossible. Cette création de Bruce Geller, immortalisée par son générique mythique, suit les aventures de l’IMF (Impossible Mission Force).

Chaque membre est expert dans un domaine précis : maquillage, déguisements, gadgets, stratégie, etc. Sous l’égide de Dan Briggs (saison 1), puis de Jim Phelps (saisons 2 à 7), l’équipe accomplit les missions les plus périlleuses. N’ayant pas de statut légal, ses opérations sont clandestines, d’où le célèbre message : « Si vous ou l’un de vos agents étiez capturés ou tués, le Département d’État nierait avoir eu connaissance de vos agissements. »[6]

L’IMF intervient aux États-Unis mais aussi dans des pays (tous fictifs) d’Amérique latine et d’Europe de l’Est. Dans le contexte de la Guerre Froide, la série propose des intrigues s’inspirant de l’actualité et des peurs de l’époque. Coup d’État, dictatures, exfiltrations, infiltrations ou contre-révolutions… sont le quotidien des protagonistes. Usant de psychologie plutôt que de la force, l’IMF mystifie et manipule ses cibles pour les amener à se compromettre.

 

Des agents très spéciaux

L’équipe se compose de :

  • James « Jim » Phelps (Peter Graves), second chef de l’équipe et stratège (saisons 2 à 7) ;
  • Cinnamon Carter (Barbara Bain), archétype de la femme fatale s’infiltrant sous une fausse identité (saisons 1 à 3)[7] ;
  • Rollin Hand (Martin Landau), spécialiste du déguisement (saisons 1 à 3) ;
  • Barney Collier (Greg Morris), spécialiste de l’électronique (saisons 1 à 7) ;
  • Willy Armitage (Peter Lupus), homme fort de l’équipe (saison 1 à 7) ;
  • Et bien sûr… la mystérieuse voix du magnétophone (Bob Johnson).
La fine équipe ! De gauche à droite et de haut en bas : Barbara Bain, Peter Graves, Peter Lupus, Greg Morris & Martin Landau

Il s’agit ici de l’équipe originale, qui sera partiellement remplacée ou étoffée à partir de la saison 4[8]. Jim Phelps, toujours incarné par Peter Graves, reprendra du service en 1988 avec une nouvelle équipe, le temps de deux saisons.

Aujourd’hui, le public connaît surtout les films, emmenés par Ethan Hunt / Tom Cruise (depuis 1996). Saga hybride et véhicule auto-promotionnel à la gloire de son interprète-producteur, elle n’entretient finalement que peu de rapport avec la série éponyme. Nous y retrouvons certains ingrédients (générique, briefing, équipe…) mais sous la forme de gimmicks facultatifs. L’accent est mis sur l’action et la pyrotechnie, pour un résultat divertissant mais oubliable.

Pour cette raison, nous vous recommandons de (re)découvrir la série, qui joue davantage sur le suspense et la tension psychologique. Le tout est habilement mis en scène et sublimé par une bande-son redoutablement efficace. De plus, les scenarii sont très bien écrits et innovants ! Vous pourrez alors trancher : équipe Phelps ou équipe Hunt.

 

Notes et références – Impossible n’est pas français

[1] Posse représente le croisement entre la locution potis esse « être puissant » d’où être capable de » et un ancien verbe °potere « diriger, faire presser », causatif du verbe petere « demander » (cf. pétition).

[2] On l’emploie également à basse époque avec le sens actif de « qui ne peut agir ».

[3] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[4] Citons également, pour le plaisir, deux acceptions hyperboliques concrètes. L’une concerne les impossibles, femmes légèrement vêtues de l’époque Directoire. L’autre désigne l’impossible, une couleur à la mode à la fin du XVIIIe siècle (1852). Ces deux acceptions sont rapidement sorties de l’usage.

[5] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 108.

[6] Avant l’hécatombe dans le premier acte du film de Brian De Palma (1996), la série de 1988 confronte l’équipe à la perte d’un agent. Casey Randall est capturée et exécutée par injection létale dans Les Affres du Pouvoir (The Fortune) (Saison 1 – 1989). Dans la série d’origine, Cinnamon Carter est capturée dans L’Échange (The Exchange) [Saison 3 – 1968]. Jim Phelps, lui, détient le « record » avec deux captures : Nicole (Nicole) [Saison 3 – 1968] et B-230 [2/2] (The Controllers [2/2]) [Saison 4 – 1969].

[7] Elle dirigera également l’équipe dans l’épisode Silence, on tourne (Action) [saison 1], en l’absence de Dan Briggs.

[8] Casting complet de la série de 1966 ici.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Sycophante, bien fol est qui s’y figue !

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