Noël en décalé ~ Grincheux

Décryptage de la semaine

Grincheux ! Une expression qui reprend l’un des éléments de Noël… mais qui n’a aucun rapport avec l’événement ! C’est Noël en décalé et c’est chaque vendredi pendant les fêtes sur… Ho Ho Ho’Parleur !

 

Une origine qui fait grincer des dents

Vous ne croyez pas si bien dire ! À l’origine, il y a le verbe intransitif grincer. C’est une variante nasalisée de grisser[1] (XIVe siècle), de même sens.

On retrouve d’abord le verbe dans l’expression grincer des dents (1491)[2]. Son sens ne s’étend que beaucoup plus tard (1805)[3]. Il signifie alors « produire un son aigu, désagréable » d’où, au figuré, « manifester de l’aigreur, de l’hostilité » (milieu XXe siècle).

En ce sens, on trouve aussi le verbe grincher employé en moyen français au sens propre (1530). En 1784, on parle de gringe pour la « mauvaise humeur ». Le dérivé grincement, nom masculin (XVe siècle, gricement) a eu la même évolution sémantique que le verbe (1541, grincement de dents)[4].

Enfin, l’adjectif grincheux, -euse (1844), dérive de grincher[5] signifie « d’humeur maussade, revêche » (1872, caractère grincheux). Notons que nos voisins suisses ont une variante de grincheux : grinchu, -ue, adjectif (1868) qu’ils utilisent encore de nos jours[6].

A présent, tous les voyants sont au vert pour une explication au poil sur la tradition de Noël du jour.

 

Quoi de neuf, docteur ?

Il est vert (au propre et au figuré), il n’est pas content et il va semer la désolation. Vous l’avez deviné, nous allons aujourd’hui parler du Hulk Grinch, et plus précisément du conte qui lui est dédié.

Décryptage Grincheux
« Grinch » qui veut dire « grincheux » en anglais. La boucle est bouclée !

How the Grinch Stole Christmas ! est un conte de Noël pour les enfants écrit en rimes et illustré par Theodor Seuss Geisel, alias « Docteur Seuss ».

Décryptage Grincheux
Ted Geisel en 1957 et le personnage de son livre « Le Grinch ». Le Docteur Seuss, écrivain très prolifique en son temps, était aussi producteur et caricaturiste politique, mais ce sont surtout ses contes pour enfants qui sont restés dans la mémoire collective.

Le Grinch apparaît une première fois dans un poème de 33 vers, Le Hoobub et le Grinch (1955). Il lui faudra deux ans de plus pour apparaître dans un ouvrage qui lui est entièrement consacré.

Décryptage Grincheux

De l’aveu même de Seuss, il s’est « auto-inspiré » de lui pour créer le Grinch, à une époque où sa femme était malade et où il avait en aversion le consumérisme des fêtes de fin d’années aux États-Unis[7]. L’histoire est publiée sous forme de livre par Random House en 1957.

Décryptage Grincheux
Le Grinch a depuis eu droit à de nombreuses adaptations. Une première version animée sort en 1966, avec le terrifiant Boris Karloff (jouant la créature du film Frankenstein de 1931) qui prête sa voix au monstre vert. Vient ensuite la version de l’an 2000 avec Jim Carrey et, plus récemment, en 2018, le Grinch a fait l’objet d’un film d’animation (Avec Benedict « Sherlock » Cumberbatch qui prête sa voix au grincheux).

Mais au fait, de quoi parle le conte ?

 

Le grincheux qui voulait gâcher Noël / Comment le Grinch a volé Noël

Étrange créature au poil vert, le Grinch est un être aigri et solitaire, au cœur « deux fois trop petit ». Enfant, il est recueilli par deux vieilles dames dans le village imaginaire de Chouville (« Whoville » en anglais). Malheureusement, il subit de nombreuses brimades sur son physique. Devenu adulte, il s’exile sur le mont Crumpit, surplombant Chouville.

Devenu cynique et misanthrope au dernier degré, la seule compagnie qu’il tolère est celle de Max, son chien qu’il adore. Il abhorre les « Chous » (« Who » en anglais), les habitants de Chouville, des êtres joyeux adorant faire la fête. À l’approche des fêtes de Noël, leur joie et leur bonne humeur décuple, ce qui exaspère notre grincheux au centuple.

Décryptage Grincheux

Frôlant l’indigestion face à tant de guimauve, il décide de saborder les fêtes de Noël. La nuit, déguisé en Père Noël, il va voler les cadeaux, la nourriture et même l’arbre de Noël de Chouville !

Décryptage Grincheux

À l’aube, il s’attend à des pleurs de désespoir de la part des Chous. Ô, surprise ! Il les entend chanter et célébrer joyeusement Noël. Le Grinch comprend alors que Noël ne se résume peut-être pas qu’aux cadeaux et aux festins, mais aussi à des valeurs d’amour, de partage et de fraternité. Son cœur grossit soudainement de trois tailles et il retourne à Chouville pour rendre tout ce qu’il a volé.

Décryptage Grincheux

Les Chous invitent alors le Grinch (et Max) à fêter Noël avec eux.

 

Un grincheux qui fait réfléchir…

Un conte sur un être aigri qui veut gâcher Noël, n’est-ce pas paradoxal ? Et pourtant, le Grinch est un personnage extrêmement populaire. Ceci pour plusieurs raisons.

D’abord, il est (malgré son caractère) une figure « révolutionnaire », voire progressiste. Les critiques ont vu en Chouville un miroir de l’Amérique capitaliste toute puissante et de cet âge d’or de la société de consommation. Les gens sourient, les gens chantent, mais surtout, ils achètent. Beaucoup ! Là où les Chous se pressent en masse pour fêter Noël sans réfléchir (un peu comme des moutons…), le Grinch remet en cause la tradition (pervertie) et devient le symbole de l’anticonsumérisme. Dans l’Amérique stricte et conservatrice d’Eisenhower, le message enseigné par le conte est pour le moins transgressif.

Décryptage Grincheux

Ensuite, le Grinch porte aussi un plaidoyer pour la tolérance : la sienne. Moqué à cause de sa différence dans son enfance, il s’est exilé et a rejeté ceux qui ne le considéraient pas comme un de leurs semblables. Nous pouvons en tirer deux enseignements. Au-delà de son caractère aigri, il a assez d’indépendance d’esprit pour vivre en marge d’une société qui de toute façon le rejette.

Décryptage Grincheux

Moins agréable pour nous autres lecteurs, l’œuvre nous rappelle aussi que nous créons parfois nos propres monstres.

 

… et qui réchauffe le cœur !

Enfin, la morale de l’histoire en fait un livre profondément humaniste. Malgré les souffrances et le traumatisme de l’enfance, le Grinch a du cœur. Il s’en rappelle à la fin du récit quand il voit la joie sincère et la communion des Chous autour de l’Esprit de Noël, dépollué du mercantilisme :

Comment est-ce possible ?

Noël est là, sans festin, sans gâteaux ?

Noël est là sans sapin, sans cadeaux ?

Il resta là sans bouger, trois heures à chercher.

Et soudain, il eut une idée !

Et si Noël, pensa-t-il, était autre chose que des objets ?

Si Noël était encore mieux que des jouets ?

Le conte ne cède pas au fatalisme ni au déterminisme. Il rappelle l’importance de l’empathie et de la tolérance et témoigne de sa foi en la bonté de l’être humain.

Cela peut paraître mièvre, mais dans une époque qui semble toujours vouloir mettre en avant le cynisme et l’individualisme, le docteur Seuss nous fait une piqure de rappel (blague assumée) sur le fait que oui, la bienveillance et la gentillesse, ça fait du bien.

 

Esprit de Noël, es-tu là ?

Certain(e)s grinceront des dents (ça tombe bien, c’est dans le thème), voire ricaneront, mais cela nous permet d’aborder le dernier point de ce billet. Nous avons toutes et tous un Grinch dans notre entourage : famille, amis ou voisins. Vous savez, cette personne qui râle, qui n’aime pas les fêtes mais qui ne les raterait pour rien au monde juste pour nous gratifier de ses sarcasmes… et qui nous manquerait si elle n’était pas là.

Je dédie d’ailleurs ce billet à mes « Grinch » à moi, ils apprécieront l’attention. Et qu’ils soient « rassurés » : il y aura des chants de Noël, de la joie et une oreille attentive à leurs plaintes.

Car c’est aussi cela, l’Esprit de Noël : un moment de retrouvailles et de partage, malgré nos différences, un moment pour faire la paix avec soi et avec les autres, avant d’entamer un nouveau chapitre.

Pour conclure ce décryptage, un conseil avisé aux enfants : le jour de Noël, le seul qui a le droit d’être vert et de grincher, c’est le sapin !

Hannibal LECTEUR, grincheux au cœur d’or

 

En bonus : Comment le Grinch a volé Noël – livre audio en VO :

 

 

… et en VF !

 

 

Meilleurs vœux pour l’année 2024. Le décryptage ne revient pas immédiatement en janvier pour cause de congés mais nous ne serons pas loin. Merci pour votre fidélité et vos encouragements. Profitez des bons moments, gardez du temps pour vous et pour ce ET ceux qui comptent vraiment.

 

 

Notes et références – Grincheux

[1] Doublet de crisser, mot d’origine germanique, peut-être avec une influence de grigner (cf. grignoter).

[2] Sous deux formes : grincer les dents, transitif, XIVe siècle ; intransitif : 1491.

[3] Mais certainement antérieur. Cf. grassement.

[4] Il en va de même pour grinçant, -ante, adjectif (1846) et participe présent.

[5] Ou il représente une variante dialectale de grinceur (1611) « qui grince facilement des dents », emploi disparu.

[6] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[7] Witter, Brad (7 novembre 2018), « Who Was Dr. Seuss’ Inspiration for the Grinch? Himself ! ».

Retrouvez notre précédent Décryptage Jus de chaussettes