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Rabelais et l'architecture de la Renaissance : restitution de l'abbaye de Thélème, par Charles Lenormant, 1840

CITATION ~ François Rabelais – L’abbaye de Thélème

L’énigme trouvée dans les fondations de l’abbaye des Thélémites.

(NDLR : Explication et sens en bas de page)

Pauvres humains qui le bonheur attendez,

Haut les cœurs ! Et mes paroles écoutez.

[…]

Il surgira une race d’hommes

[…]

Qui iront franchement, en plein midi,

Pousser les gens de toute condition

À s’affronter en rivales factions.

[…] leur cœur adonné

A ce combat n’aura su épargner

Ces troupeaux sacrifiés d’innocents bestiaux

Et de leurs nerfs et de leurs vils boyaux,

Ont fait de simples objets rendant service.

[…]

Et maintenant je vous laisse à penser

Comment tout cela pourra se passer

Et quel repos, dans une crise si profonde,

Aura le corps de la machine ronde !

[…]

Alors arrivera le moment propice

De mettre un terme à ce long exercice

Car ces grand’s eaux dont nous avons parlé

Persuaderont chacun de s’en aller.

[…]

Le Moine dit :

« Dans votre esprit, que pensez-vous que cette énigme veuille dire et signifier ?

– Quoi ! dit Gargantua, c’est le cours et la permanence de la vérité divine.

– Par saint Goderan ! dit le Moine, moi je crois que c’est la description du jeu de paume[1] ; que la machine ronde est la pelote ou la balle, que ces nerfs et boyaux de bestiaux innocents sont les cordes des raquettes. Les eaux, ce sont les sueurs, et les rivales factions qui s’affrontent sont les joueurs. Et qu’à la fin, après s’être bien exercés, ils vont se restaurer ; et bon appétit ! »[2]

François Rabelais (1483/1494 – 1553), Gargantua, Chapitre LVI (1534)

 

Notes et références

[1] Cette énigme est énigmatique surtout à cause de son rapport avec les persécutions qui suivirent l’affaire des placards (début de la persécution des protestants). Œuvre du poète Saint-Gelais, elle n’est donc pas écrite pour la circonstance. En décrivant un jeu de paume sous des métaphores apocalyptiques, Rabelais inverse l’énigme. D’ordinaire, la métaphore décrit une chose usuelle pour désigner des choses importantes, religieuses par exemple. Ici, le style visiblement prophétique cache-t-il du trivial (le jeu de paume) ou… n’est-il pas une énigme en restant au sens littéral ? La description des troubles utilise des passages de l’Évangile qui annoncent la fin des temps (Matthieu, XXIV à XXIX). Les auteurs les utiliseront par la suite pour décrire les guerres de religion (voir par exemple les Discours de Ronsard). Les angoisses apocalyptiques croissent au temps de la Renaissance : on croit la fin du monde et le Jugement dernier proches, par déluge ou par embrasement.

[2] Ainsi, l’utopie finale de Gargantua consiste peut-être moins dans l’abbaye idéale de Thélème qui chasse les intolérants que dans la suspension du sens offerte à l’énigme finale. Cette utopie-là est aussi « thélémique » puisqu’elle célèbre, quant à elle, la libre volonté d’interpréter. Ainsi, Rabelais n’aura réellement fait preuve d’autorité que pour fonder sa méthode sur l’absence de tout principe d’autorité. Il fait confiance au lecteur et à ses capacités pour découvrir lui-même le sens (caché ?) des choses.

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