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Rabelais et l'architecture de la Renaissance : restitution de l'abbaye de Thélème, par Charles Lenormant, 1840

CITATION ~ François Rabelais – L’abbaye de Thélème

Comment Gargantua fit bâtir pour le Moine l’abbaye de Thélème.

Il ne restait plus qu’à doter le Moine : Gargantua voulait le faire abbé de Seuilly, mais il refusa […] :
« Car comment, disait-il, pourrais-je gouverner autrui, moi qui ne saurais me gouverner moi-même ? S’il vous semble que je vous ai rendu et pourrais encore vous rendre à l’avenir un service agréable, accordez-moi de créer une abbaye à mon gré. »

La demande plut à Gargantua, qui offrit tout son pays de Thélème[1], le long de la Loire, à deux lieues de la grande forêt de Port-Huault. Il demanda à Gargantua de pouvoir organiser son ordre à l’inverse de tous les autres.

« Alors, dit Gargantua, d’abord il ne faudra pas y bâtir de murailles autour, car toutes les autres abbayes sont fièrement murées.

– Sans doute, dit le Moine, et pour cause : là où il y a des murs devant et derrière, il y a force murmures, jalousies et complots mutuels. »

[…] Et parce que dans tous les couvents de ce monde tout est mesuré, limité et réglé par les heures[2], on décréta qu’il n’y aurait là ni horloge ni cadran solaire, mais que toutes les activités seraient faites au gré des occasions et des circonstances ; car Gargantua disait que la plus sûre perte de temps qu’il connût c’était de compter les heures – car quel profit en retire-t-on ? – et que la plus grande chimère du monde était de se gouverner au son d’une cloche et non selon les préceptes du bon sens et de la raison.

De même, parce qu’en ce temps-là on ne faisait entrer en religion que les femmes borgnes, boiteuses, bossues, laides, contrefaites, folles, insensées, difformes et tarées ; et que les hommes catarrheux, mal nés, niais et ceux dont on voulait se débarrasser…[3] […]

… on décida qu’on accepterait là que des femmes belles, bien formées et bien nées ; et les hommes beaux, bien formés et bien nés. […]

De même, parce que les hommes aussi bien que les femmes, une fois entrés au couvent, étaient, après l’année de noviciat, forcés et contraints d’y demeurer à perpétuité leur vie durant, on décréta qu’aussi bien les hommes que les femmes admis en ces lieux sortiraient quand bon leur semblerait, librement et entièrement.

De même, parce que d’habitude les religieux faisaient trois vœux, chasteté, pauvreté et obéissance, on décida que là on pourrait être honnêtement marié, que chacun serait riche et vivrait en librement.

Quant à l’âge légal, les femmes étaient accueillies de dix à quinze ans, les hommes de douze à dix-huit[4].

François Rabelais (1483/1494 – 1553), Gargantua, Chapitre L (1534)

 

Notes et références

[1] Thélème signifie « Volonté ». Les usages de ce terme indiquent une multitude de sens. D’une part, c’est un terme religieux (Ecclésiaste, V, 3, Matthieu, 7, 21) : le vouloir en ce sens est l’orientation libre de l’homme vers Dieu, mieux que le désir du bien, la coopération de l’homme à son salut. D’autre part, c’est le nom d’une des nymphes qui mènent Polyphile au royaume de la Liberté dans Le songe de Polyphile de Colonna. Enfin, ce vouloir s’identifie ici à une orientation positive de l’instinct naturel. En tout cas, une pluralité d’orientations qui fait de l’abbaye de Thélème un endroit à part du reste de la fiction. Voir dans Etudes rabelaisiennes t. 15, 1980, les trois articles de F. BILLACOIS, M. BARAZ, M. GAUNA, ainsi que P. NYKROG, « Thélème, Panurge et la Dive Bouteille », Revue d’histoire littéraire de la France, n° 65, 1965.

[2] On a vu apparaître leur refus formulé presque de la même façon pour les prières de Frère Jean : ici la chasse s’étend aux instruments de mesure du temps, qui sont alors en train de devenir usuels dans les palais (où ils représentent le luxe, mais évidemment une évaluation objective et fonctionnelle des actions).

[3] En principe, on ne peut faire entrer en religion que des personnes saines, mais il existe des dispenses ; c’est une critique usuelle (et humoristique) : on donne à Dieu le rebut.

[4] Rabelais s’oppose aux vœux forcés et perpétuels. Mais tout en instituant la liberté sociale et financière, il destine le lieu d’abord à des adolescents qui sont de par la loi sous puissance paternelle jusqu’à 25 ans. Il n’y a pas non plus comme on voit de liberté sexuelle à la mesure des plaisanteries.

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