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Rabelais et l'architecture de la Renaissance : restitution de l'abbaye de Thélème, par Charles Lenormant, 1840

CITATION ~ François Rabelais – L’abbaye de Thélème

Comment était réglée la vie des Thélémites.

Toute leur vie était organisée non par des lois, des statuts ou des règles, mais selon leur bon vouloir et libre arbitre. Ils se levaient quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les forçait ni à boire ni à manger, ni à faire autre chose. Ainsi l’avait établi Gargantua. En leur règle n’était que cette clause : « Fais ce que voudras »[1], parce que les gens libres, bien nés, bien instruits, vivant en bonne compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui les pousse toujours à la vertu et les éloigne du vice, qu’ils appelaient honneur. […]

Ils étaient si noblement instruits qu’il n’y en avait aucun qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d’instruments de musique, parler cinq ou six langues et composer en ces langues autant en vers qu’en prose. Jamais on ne vit de chevaliers si vaillants, de si belle allure, si adroits au combat à pied et à cheval, plus vigoureux, plus agiles, maniant mieux les armes que ceux-là. Jamais on ne vit de dames si fraîches, si jolies, moins acariâtres, plus doctes aux travaux d’aiguille et à toute activité de femme honnête et bien née que celles-là.

C’est pourquoi, quand arrivait le temps où l’un d’entre eux, soit à la requête de ses parents, soit pour d’autres raisons, voulait quitter l’abbaye, il emmenait avec lui une des dames, celle qui l’aurait choisi pour chevalier servant, et ils se mariaient ; et s’ils avaient bien vécu à Thélème en amitié de cœur, ils continuaient encore mieux dans le mariage et ils s’aimaient autant à la fin de leurs jours qu’au premier jour de leurs noces[2].

François Rabelais (1483/1494 – 1553), Gargantua, Chapitre LV (1534)

 
Notes et références

[1] La liberté de Thélème est que les « religieux » y vivent sans l’arbitraire d’une règle ou d’un chef. Ils suivent une autre règle, plus générale : celle qu’est la nature, qui produit du bien. En choisissant de nommer la nature honneur, Rabelais adopte un vocabulaire aristocratique. En théologie, un tout autre vocabulaire serait nécessaire pour nommer ce penchant naturel à faire le bien, qui subsiste même après la Chute dans le péché. Vision optimiste d’une élite, qui est à la fois bien née sous d’heureux auspices et pour un sort bienheureux et bien née, dans de nobles familles. En ce sens, le Fay ce que voudras ne présente aucun risque de laxisme moral ni aucune trace de fantaisie personnelle.

[2] L’abbaye sert de préparation au mariage par l’apprentissage de la vie commune. Le sens de dévot (chevalier servant en français moderne), plus utilisé en religion, revient ici à son étymologie de voué à, mais substitue l’usage érotique à la religion. Comprendre ici érotique au sens d’une honnête amitié conjugale. Rien à voir avec la liberté de mœurs ni la gauloiserie. Il n’empêche qu’ainsi Rabelais s’inscrit dans la « Querelle des femmes » non loin des opinions de Marguerite de Navarre sur l’idéal d’une harmonie conjugale choisie.

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