Décryptage Faire l'école buissonnière

Expression ~ Faire l’école buissonnière

Décryptage de la semaine

En cette période de rentrée scolaire, quel enfant n’a jamais rêvé de faire l’école buissonnière ?

Si cette expression signifie aujourd’hui « manquer la classe en allant se promener » ou « sécher les cours », son sens originel était totalement différent.

 

Mais qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’école ?

Il faut retourner au temps de la « Renaissance Carolingienne » pour comprendre. Nous allons tordre le coup à une idée reçue : non, Charlemagne n’a pas inventé l’école ! L’empereur a lancé un programme de restauration scolaire qui a contribué à façonner l’école telle que nous la connaissons aujourd’hui. Conscient du manque d’instruction d’une grande partie du clergé et du besoin de formation de ses nouvelles élites administratives (les missi dominici), il souhaite réformer le système éducatif.

« Que les prêtres attirent vers eux non seulement les enfants de condition servile, mais aussi les fils d’hommes libres. Nous voulons que des écoles soient créées pour apprendre à lire aux enfants. Dans tous les monastères et les évêchés, enseignez les Psaumes, les notes, le chant, le comput, la grammaire, et corrigez soigneusement les livres religieux, car, souvent, alors que certains désirent bien prier Dieu, ils y arrivent mal à cause de l’imperfection et des fautes des livres. »

Admonitio generalis, 23 mars 789, chapitre 72 sur les écoles.

Portrait de Charlemagne pour le décryptage "Faire l'école buissonnière"
Charlemagne félicite l’élève méritant et sermonne l’élève paresseux. Peut-être ce dernier a-t-il fait l’école buissonnière? (Gravure d’après Karl von Blaas, XIXe siècle)

Charlemagne souhaite donc qu’une école soit ouverte dans chaque évêché ou monastère pour apprendre aux enfants à lire, compter, chanter, mais aussi connaître la grammaire latine. Toutefois, ce programme s’applique difficilement et il n’y a pas assez d’écoles, notamment à la campagne. Après le concile de Tulle (859), il est décidé d’ouvrir de nouveaux établissements afin de lutter contre l’ignorance et la méconnaissance des Saintes Ecritures. Ainsi, à la fin du IXe siècle, la ville de Paris voit s’ouvrir la première école publique qui accueille des enfants qui ne se consacreront pas forcément à la vie sacerdotale. A noter que l’on appelle ces établissements des « petites écoles », nom qu’elles conserveront jusqu’à la Révolution Française (1789) où elles deviendront les « écoles primaires » ou « élémentaires ».

 

Une phobie administrative

Une grande partie des petites écoles est alors sous la responsabilité du chantre de Notre-Dame de Paris, qui établit le nombre d’écoles et d’élèves, nomme les enseignants, veille au respect des règles de vie et du contenu du programme scolaire. Il impose également aux pédagogues de verser un impôt à l’Église, correspondant au cinquantième de leur revenu.

Ainsi, pour contourner cette taxe, certains enseignants décident-ils de se mettre à enseigner en cachette, hors les murs de Paris, dans des lieux tenus secrets, à la campagne, dans les forêts ou… dans les buissons. Et l’on commence ainsi à parler d’écoles buissonnières.

A noter que l’on retrouve une occurrence de cette expression à propos du Concile de Pavie de 1423, lorsque les prélats refusèrent d’y assister en raison de l’épidémie de peste qui frappait la ville. Clément Marot a commenté à ce sujet, non sans malice : « Vray est qu’elle fust buissonnière, l’escolle de ceux de Pavie » (L’Adolescence clémentine, épître IX, 1532-1538).

 

Pour enseigner heureux, enseignons cachés…

L’expression prend une autre tournure au XVIe siècle, avec l’apparition et l’expansion du protestantisme en Europe. La France va d’abord tenter de contrôler cette expansion avant de basculer dans une proscription croissante. Les guerres de religion (huit grands conflits entre 1562 et 1598) seront suivies d’une courte période d’accalmie sous l’édit de Nantes (1598), avant de rebasculer dans le conflit. Durant toute cette période, l’interdiction sera accompagnée de violentes persécutions. Les disciples de Luther, quand ils ne s’exilent pas, sont contraints à se cacher pour prêcher, enseigner et pratiquer leur religion. Des écoles clandestines sont alors créées dans la nature, et à leur tour elles sont qualifiées de buissonnières

Illustration de Martin Luther pour le décryptage "Faire l'école buissonnière"
Martin Luther, fondateur du protestantisme. Le Parlement ira même jusqu’à rendre un arrêt le 6 août 1552 interdisant de faire l’école buissonnière.

Mais comment l’école buissonnière est-elle devenue synonyme de vagabondages en culottes courtes pour fuir les leçons ?

 

Faire l’école buissonnière : le sens moderne

Le verbe « buissonner », de l’ancien français « boissonner » (1200-1210), était employé dans la vénerie pour « aller dans les buissons », en parlant d’un chien de chasse. Le verbe a développé au XIXe siècle les sens métaphoriques de « marcher à l’aventure, en pleine nature » (1844-1864), hors d’usage aujourd’hui, et celui de faire l’école buissonnière (1853)[1]. C’est ce sens qui a perduré, l’idée d’enseignement clandestin étant abandonnée au profit d’une fuite de l’école pour aller se promener.

Aux enseignants, aux premiers de classe et aux cancres, nous souhaitons une très bonne rentrée !

Hannibal LECTEUR

Faire l'école buissonnière selon Norman Rockwell : The Runaway (1958) Fair Use
Faire l’école buissonnière selon Norman Rockwell : The Runaway (1958) Fair Use

 

En bonus, un poème de Charles CROS : l’école buissonnière 

[1] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française

Retrouvez notre précédent Décryptage → Pas piqué des hannetons

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