Décryptage Faire le pont

Long week-end ~ Faire le pont

Décryptage de la semaine

Avec ce long week-end, c’est l’occasion idéale de faire le pont ! Le décryptage, toujours friand d’actualités (agréables, non anxiogènes), vous propose de découvrir l’origine de cette expression.

Et pour tisser un fil rouge ludique, nous allons émailler ce billet de photos de ponts. Nous commençons avec celui de Brooklyn (construction : 1869-1883), archi-connu. En revanche, saviez-vous que c’est grâce à une femme, Emily Warren Roebling, qu’il a pu être achevé ?

 

Un patos logique

N’y allons pas par quatre chemins. Pont, d’abord punt (1080) vient du latin pontem. On peut le rattacher à toute une série de termes indo-européens désignant le chemin, comme le grec patos « chemin » et peut-être pontos « lieu de passage ».

Le High Trestle Bridge dans l’Iowa, USA (rénovation : 2006-2011). Lors de sa construction dans les années 70, il s’agissait d’une voie ferroviaire. Reconvertie en « voie verte » (voie de communication sans transports motorisés), cette œuvre  est baptisée le « Stonehenge de l’Iowa ». Ses structures décoratives représentent la vue à travers un puits de mine.

 

Le terme désigne une « construction reliant deux points séparés par une dépression » ou une « passerelle ». Le mot passe en français avec ce sens. Il entre dans un certain nombre de syntagmes désignant la nature de la structure : pont de neis (nefs, 1260), de bateaux (1677). Par extension, le terme désigne le plancher ou l’assemblage de planches que l’on jette d’un navire à terre ou vers un autre navire (1155).

Il produit quelques dérivés comme pont-levis (1200), ponton (1245), ou Pont-Neuf (1639), dans quelques locutions qui font écho au célèbre monument de Paris[1].

Le Pont-Neuf (construction : 1578-1607) qui, comme son nom ne l’indique pas, est le plus ancien de Paris. L’oxymore n’est pas loin !

 

Puisque nous en sommes aux expressions, nous retrouvons le terme dans faire un pont d’or (1670) « assurer des conditions financières excellentes ». Le terme prend une valeur temporelle dans les expressions il se passera bien de l’eau sous les ponts et couper les ponts (1640).

Quant à la valeur figurée de « période chômée entre deux jours fériés » (un pont de trois jours…), elle date de 1867[2].

 

Faire le pont, un privilège restreint à l’origine…

S’il paraît aujourd’hui évident de pouvoir poser des jours de repos, cela n’a pas toujours été le cas. Pour la simple et bonne raison que les congés payés n’existaient pas !

Quelle diablerie ! En parlant du diable, voici Rakotzbrücke (1860), situé à Kromlau, en Allemagne. Il s’agit d’un « pont du diable », un ouvrage en arc de cercle. Particulièrement abouti, il donne l’illusion d’un cercle parfait avec son reflet.

 

En effet, il a fallu attendre Napoléon III et le décret du 9 novembre 1853 pour voir apparaître les premiers congés payés. Et encore, ils ne concernaient que les fonctionnaires d’État, qui bénéficiaient de quinze jours, pas un de plus.

Afin d’optimiser et d’allonger la durée de leurs vacances, ils profitaient des jours fériés pour poser un congé et ainsi « sauter » une journée de travail. L’image est simple à expliquer. Chaque jour férié représente une pile du pont et le jour posé représente la passerelle.

 

… et une expression récente !

De cette pratique naît rapidement une expression. Ainsi, dans la deuxième édition du Dictionnaire de la Langue Verte, argots parisiens comparés (décembre 1867), Alfred Delvau donne cette définition :

Pont, s. m. Congé que s’accorde l’employé pour joindre deux autres congés qui lui ont été accordés par ses chefs ou par le calendrier […] Faire le pont. Ne pas venir au bureau le samedi ou le lundi, lorsqu’il y a fête ou congé le vendredi ou le mardi.

On parle également de petit pont, quand on pose un jour, et de grand pont, quand on en pose deux de suite. Les plaisantins ajoutent qu’au-dessus de deux jours posés, c’est un viaduc.

Le Viaduc de Millau (construction : 2001-2004), le plus haut du monde ! Fort de ses 343m (ensemble pile-pilône) et de 7 paires de nappes de haubans, il peut résister à des vents soufflant à plus de 200 km/H. Cela en fait, des jours de congés !

 

Avec l’instauration des congés payés le 7 juin 1936, les français ont pu progressivement goûter aux plaisirs des vacances et des week-ends à rallonge grâce au placement stratégique d’un jour de repos.

Bon et long week-end à toutes et à tous !

Hannibal LECTEUR, fait le pont mais pas le mur !

 

Et un dernier pour la route! Le pont d’Avignon ou, de son vrai nom, Saint-Bénézet (Construction : 1177-1185). Quant à la célèbre chanson (env. XVe siècle), elle connaît la consécration en 1853 (même année que les congés payés). Jean-Baptiste Desforges l’utilise dans l’opéra comique « Le Sourd ou l’Auberge pleine ». Contrairement à une idée reçue, on dansait sur les berges et non sur le pont. C’est pourquoi on fredonne parfois « SOUS le pont d’Avignon » et non « SUR ».

 

En bonus : Il n’est pas du genre à faire le pont, mais plutôt à le couper ! Indiana Jones et le Temple Maudit (1984).

 

Notes et références

[1] Comme (Chanson du) Pont-Neuf (1639/1717), qui désigne une chanson populaire ; Faire le Pont-Neuf (1672) « faire quelque chose d’extraordinaire » ; Se porter comme le Pont-Neuf (1770) « aller bien » ; Un Pont-Neuf se dit aussi au XVIIe siècle, pour désigner un saltimbanque ou une prostituée. C’est une allusion à la fréquentation du lieu par les deux professions.

[2] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Coquille

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