Noël en décalé ~ Faire du boudin

Décryptage Faire du boudin

Décryptage de la semaine

Faire du boudin ! Une expression qui reprend l’un des éléments de Noël… mais qui n’a aucun rapport avec l’événement ! C’est Noël en décalé et c’est chaque vendredi pendant les fêtes sur… Ho Ho Ho’Parleur !

 

Tiens, voilà du boudin ♫ (forcément…)

Boudin, nom masculin, est un mot (1268-1271) d’origine incertaine, peut-être onomatopéique. Il serait formé sur un radical bod– exprimant l’enflure (cf. bouder, bedaine)[1].

Le mot désigne une préparation culinaire faite d’un boyau rempli de sang coagulé et de graisse de porc assaisonnés[2] ; par extension, boudin blanc, se dit d’une charcuterie analogue à base de chair de volaille et de lait (1680)[3].

Décryptage Faire du boudin

En 1690, Furetière enregistre la locution figurée s’en aller en eau de boudin, pour « être réduit à néant »[4]. Les extensions de sens reposent sur une analogie de forme[5].

Le sens argotique, lui, est très éloigné de l’Esprit de Noël, puisqu’il désigne une « prostituée » (1890). Cela vient peut-être d’une métaphore alimentaire, probablement d’un rapprochement à faire avec bourrin. On l’utilise également par analogie de forme péjorative, avec le sens de « fille mal faite » (vers 1966). Une fois n’est pas coutume, la parité fonctionne, puisqu’il y a un masculin, abrégé en boude (1975)[6].

 

Enfin, un à-peu-près familier donne à faire du boudin le sens de « bouder »[7]. C’est un peu comme… avoir un caractère de cochon !

Décryptage Copain comme cochon
Et vous trouvez ça drôle ?!

Inutile de bouder, nous allons à présent enchaîner sur…

 

Faire du boudin : une tradition de Noël ancienne…

L’histoire du boudin ne date pas d’hier. En effet, c’est un dénommé Aphtonite qui aurait inventé le boudin noir dans la Grèce antique.

Décryptage Faire du boudin
Ce qui en fait au passage l’une des plus anciennes charcuteries connues. (Détail d’un sarcophage du IIe siècle av. J.-C. représentant la chasse au sanglier de Calydon – Musée archéologique du Pirée.)

Il existe d’ailleurs des références antiques et illustres sur le sujet. Homère en parle dans son Odyssée[8]. Quant à la première recette connue et officielle du boudin, elle apparaît dans le De re coquinaria d’Apicius au IVe siècle[9].

Décryptage Faire du boudin
Frontispice d’une édition de 1709.

Au Moyen Âge, on le considère comme un plat « canaille », c’est-à-dire « populaire, de bistrot ». On ne le déguste alors que dans les tavernes. À la même époque, à Noël, les gens les plus pauvres ont coutume de manger une bouillie faite de lait, de mie de pain, de graisse et de fécule[10].

Ce n’est qu’au XVIIe siècle qu’un cuisinier resté anonyme a l’idée de retravailler cette préparation. Il la rend plus consistante et l’enrobe dans un boyau de porc, afin de la rendre plus présentable. Elle est ainsi digne d’être servie à la table des nobles dans les repas de Noël.  Le boudin blanc moderne est né ![11]

Décryptage Faire du boudin
Et une tradition culinaire de Noël avec lui ! (Boudins noir et blanc au marché de Noël de Bruxelles – Crédit photo : Wikipédia)

On a alors coutume de déguster ce plat après la messe de minuit. Pendant longtemps, la viande a été une denrée rare, que l’on consommait beaucoup moins fréquemment qu’aujourd’hui. On tuait le cochon en hiver, période à laquelle il était le plus gras. C’était un plat à la fois facile à faire, pratique et économique. Aujourd’hui, faire du boudin n’est plus une tradition exclusive à Noël, même s’il a toujours sa place sur les tables de fête.

 

… et un déplorable oubli céleste ?

Avant de nous quitter, nous souhaitons revenir sur une « fable charcutière » racontée par le Meilleur Ouvrier de France Pierre Paillon (1918-2017).

Il y narre les démêlés d’un cochon pas très copain avec Dieu. L’animal est furieux. En effet, la nuit de Noël, dans la bergerie de la nativité, si bœuf, âne, agneaux, chiens de bergers sont présents près du Seigneur, le porc lui est absent !

Décryptage Ravi de la crèche
La preuve en photo : pas de cochon dans cette crèche !

L’animal décide alors de faire du boudin (au figuré) auprès du Tout Puissant. Ce dernier, pour réparer l’offense, décide de faire du boudin (au sens propre). En effet, à défaut d’une étable, il promet au cochon qu’il ne manquera plus jamais Noël SUR la table !

… que l’on aille ou non aux messes de minuit, dans les repas qui les précèdent ou qui les suivent, viveur ou bon bourgeois, qu’on goûte, soupe ou dîne, riche ou pauvre, partout plus ou moins l’on boudine, et pas de réveillon austère ou folichon où ne mette son nez notre ami le cochon[12]

Parfois, il vaut mieux se taire.

Pour conclure ce décryptage, un conseil avisé aux enfants : le jour de Noël, le seul qui a le droit de faire du boudin, c’est le cuisinier !

Hannibal LECTEUR, ne boude pas son plaisir

 

En bonus : Tombez dans le Piège #52 Le boudin blanc de Noël

 

 

Notes et références – Faire du boudin

[1] P. Guiraud y voit le dérivé de bouder au sens de « gonfler, arrondir » les lèvres. L’hypothèse de Salvioni, faisant remonter le français à l’italien, supposerait une attestation plus ancienne que celle dont on dispose (XVIe siècle). Celle d’un étymon latin °botellinus, altération du latin moderne botulus « boyau » (cf. boyau) fait difficulté d’un point de vue phonétique.

[2] Boudinier, ère, nom, après une attestation isolée à la fin du XIIIe siècle, a été repris (1752) pour désigner le fabricant ou le marchand de boudins ; le mot est archaïque. Boudinière, nom féminin (1669) a été formé pour désigner un petit entonnoir servant à introduire la préparation dans le boyau, en termes de charcuterie. Boudinade, nom féminin (1771), terme culinaire, se dit d’un morceau d’agneau farci de boudin

[3] On le retrouve également dans la formule boudin antillais, qui semble récente.

[4] En la qualifiant de « basse », par allusion claire au « boyau » (intestin) et peut-être de manière plus cachée à un sens ancien de boudin « pénis » (XVIe siècle).

[5] Boudin se dit en architecture de la moulure semi-cylindrique entourant la base d’une colonne (1690) et ressort à boudin d’une spirale de fil métallique (1690). Le mot s’emploie ensuite en marine pour le bourrelet qui entoure un bâtiment à la hauteur du second pont (1835) et développe d’autre sens en chemin de fer, en céramique, en mines, dans l’argot de l’aviation. Communément, il s’applique à un objet cylindrique et relativement court, autre fois un rouleau de cheveux (1798).

[6] Boudiner, verbe transitif (1842) procède de la série des sens analogiques et figurés de boudin, s’employant en industrie textile et en technique, et familièrement avec l’idée de « serrer (quelqu’un) dans ses vêtements ». Son participe passé boudiné, -ée, a été adjectivé et substantivé, qualifiant une partie du corps ronde et épaisse, une personne serrée dans un vêtement étriqué (cf. saucissonné).

Notes et références – suite

Boudiné, nom masculin, a désigné un élégant prétentieux de la fin du XIXe siècle en raison de sa veste étriquée (Richepin, fin XIXe siècle).

Le verbe a produit un substantif d’action technique, boudiner, nom masculin (1842), un nom d’instrument, boudineuse, nom féminin (1877) et un substantif d’action, boudinement, nom masculin (1924), peu usité

[7] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[8] Chant XVIII, ligne 44 : « Ces intestins, remplis de graisse et de sang. »

[9] De re coquinaria ou L’Art culinaire est le nom donné à une compilation de recettes culinaires romaines en dix livres, constituée à la fin du IVe siècle. Bien que placée sous l’autorité de Marcus Gavius Apicius, célèbre cuisinier et gastronome romain du début du Ier siècle, sa rédaction est en fait beaucoup plus tardive (IVe siècle très probablement). Transmise par deux manuscrits de l’époque carolingienne, l’œuvre fut connue tout au long du Moyen Âge et non pas redécouverte par des humanistes italiens de la Renaissance.

[10] Et parfois de morceaux de jambon ou de volaille bouillis.

[11] Anecdote issue de l’ouvrage de la Baronne de Staffe : La maîtresse de maison (1892).

[12] Henri Second, journaliste versificateur (1850-1914), repris dans Flâneries gourmandes en Haute-Loire, au pays des sucs et du saumon sauvage, 2010.

Retrouvez notre précédent Décryptage Dimanche, prend un bain de soleil