hÊtre comme l'âne de Buridan, illustration du décryptage
Être comme l'âne de Buridan

Expression ~ Être comme l’âne de Buridan

Décryptage de la semaine

Nous inaugurons le décryptage du jour, « être comme l’âne de Buridan », avec cette comptine de Voltaire qui s’en inspire : 

 

« Connaissez-vous cette histoire frivole

D’un certain âne illustre dans l’école ? […]

De l’équilibre accomplissant les lois,

Mourut de faim, de peur de faire un choix. » 

— Voltaire, La Pucelle d’Orléans, chant XII, vers 16 et sq.[1]

 

Mais quelle en est la signification ?

 

Les malheurs du sophisme

Au départ, il s’agit d’un sophisme (un raisonnement fallacieux) [2].

Supposons un âne également pressé par la faim et la soif. Plaçons-le à égale distance d’un seau d’eau et d’un picotin d’avoine : l’animal commencera-t-il par boire ou par manger ou dans l’impossibilité de se décider, se laissera-t-il mourir de faim et de soif ?

Ne pouvant décider vers quelle denrée se tourner en premier, l’âne finit par mourir de faim et de soif.

Être comme l'âne de Buridan - illustration
Être comme l’âne de Buridan : illustration du sophisme (source : https://www.france-pittoresque.com/spip.php?article5255)

Notons que ce problème apparaît déjà dans l’Antiquité, chez Aristote, quand il se demande comment un homme qui doit choisir entre deux mets également attirants se décide-t-il (Du ciel 295b32).

Il y a un questionnement sur les notions de liberté et de choix. Mais comment sommes-nous passés de la philosophie aristotélicienne à un raisonnement « absurde » mettant en scène un âne ?

 

Le bourreau des coeurs de Béthune

Il faut remonter au XIVe siècle. Jean Buridan (1292 – 1363), né à Béthune, est un philosophe français, recteur de l’université de Paris. Intellectuel brillant et charismatique, il parvenait sans peine à « charmer » et captiver son auditoire. Il a ouvert la voie à la philosophie moderne. 

S’agissant de son oeuvre, il a beaucoup discuté la notion de libre-arbitre dans sa critique d’Aristote. Parmi ses réflexions figure donc l’expérience de pensée dite du « paradoxe de l’âne de Buridan »… Dont on ne trouve aucune trace écrite dans ses œuvres !

Nous aurait-on menti ?

 

Un raisonnement qui ne manque pas de chien

C’est Benoît Patar qui nous donne la réponse : « On a beaucoup parlé de l’âne de Buridan, […] pour décrire un choix moral. C’est dans son Commentaire littéral sur le Traité du ciel (Expositio in De caelo) que Buridan met en scène, non pas un âne, mais un chien confronté [à ce] cruel dilemme. Buridan, avec tout l’humour qui le caractérise, évoque cette possibilité comme celle d’une alternative insensée, comparable à celle qui voudrait soupeser les mérites de la gravité terrestre et de l’objet lourd qui lui est soumis. On est donc loin de choix éthiques. » (Benoît Patar, Dictionnaire des philosophes médiévaux, 2006, p. 218-219)

 

Le sophisme était contraire à la logique aristotélicienne, mais Buridan faisait progresser la question en introduisant la notion de liberté de l’homme dont les actes ne sont pas déterminés par des causes extérieures.

Quant à l’âne, il se serait substitué au chien dans l’énoncé oral du raisonnement, victime de son injuste réputation d’animal peu intelligent.

Ce raisonnement fut discuté par de grands penseurs (parmi lesquels Montaigne et Spinoza) au cours des siècles suivants et l’expression « être comme l’âne de Buridan » n’est officiellement attestée qu’au XVIIe siècle par Furetière (1690)[3]. Dans la droite lignée du raisonnement originel, cette expression signifie « ne pas savoir quel parti prendre, hésiter indéfiniment ».

Hannibal LECTEUR

 

Le saviez-vous? Jean Buridan, en plus d’être un brillant philosophe, avait aussi la réputation d’être un grand séducteur. De nombreux récits apocryphes relatent ses aventures galantes. Suivant une tradition plus légendaire qu’historique, il aurait été introduit dans la tour de Nesle, où Marguerite de Bourgogne, reine de Navarre et future épouse de Louis X de France, aurait eu avec lui un commerce charnel, histoire qui aurait failli lui être fatale. Il n’en fut rien mais comme les légendes sont tenaces, Buridan sera cité par François Villon (La Ballade des dames du temps jadis, env. 1460) et il deviendra également un héros de fiction chez Alexandre Dumas (La Tour de Nesle, 1832) et Michel Zévaco (Buridan, Le Héros de la Tour de Nesle, 1913).

[1]« Connaissez-vous cette histoire frivole / D’un certain âne illustre dans l’école? / Dans l’écurie on vint lui présenter / Pour son diner deux mesures égales, / De même force, à pareils intervalles; / Des deux côtés l’âne se vit tenter / Également, et, dressant ses oreilles, / Juste au milieu des deux formes pareilles, / De l’équilibre accomplissant les lois, / Mourut de faim, de peur de faire un choix. » Voltaire, La Pucelle d’Orléans, œuvre en 21 chants, chant XII, vers 16 et sq. Œuvres complètes de Voltaire, t. XI, Paris, 1784

[2]Un sophisme est une argumentation à la logique fallacieuse. C’est un raisonnement qui cherche à paraître rigoureux mais qui n’est en réalité pas valide au sens de la logique (quand bien même sa conclusion serait pourtant la « vraie »). Exemples : « Ce qui est rare est cher. Un cheval qui coûte 1€, c’est rare, donc, c’est cher ! » ou « Tous les sophistes sont des menteurs. Je suis un sophiste donc je suis un menteur ! »

[3] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française

Retrouvez notre précédent Décryptage → S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer

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