Décryptage Escargoter

Néo-« slow »-gisme ~ Escargoter

Décryptage de la semaine

Trouver son sujet, éplucher le dictionnaire, rédiger l’article, le publier… Pas le temps d’escargoter quand on fait le décryptage ! En voilà un joli mot, aussi poétique qu’explicite. Et pourtant, il n’existe pas. Enfin, pas tout à fait. Explication dans un billet sans insolence mais plein d’indolence.

En plein travail. Ne pas déranger

 

Escargot, un mot qui « caracol »

Tout commence avec l’espagnol caracol qui, sous l’influence du latin scarabeus, produit caragol, caragou[1]. P. Guiraud part du latin classique calyx « enveloppe des fleurs », « coquille de noix » et « coquille d’escargot », emprunt au grec[2]. Toujours selon Guiraud, la forme même de la coquille, par sa complexité et sa bizarrerie, entraîne des modifications phonétiques du nom[3]. Après une longue maturation (voir notes), nous aboutissons au moyen français escargol (vers 1393) puis à sa resuffixation, escargot (1549).

Histoire de ne pas escargoter pendant ce décryptage, voici quelques informations sur l’animal. Les escargots disposent d’une ou deux paires de tentacules rétractiles[4], que l’on appelle familièrement « cornes ». Dans la partie supérieure de la tête, la première paire de « cornes » abrite les yeux, mais les escargots font peu usage de ce sens. En revanche, ils possèdent un bulbe olfactif sous l’œil et la deuxième paire de tentacules, l’épithélium, est un organe olfactif et tactile qu’ils utilisent très souvent.[5]

 

L’escargot passe à table

La consommation des escargots est très ancienne en Languedoc et en Catalogne.  On introduit le mot en français avec la préparation culinaire et il se substitue à limaçon*, colimaçon.

 

En raison de sa « vitesse », l’escargot représente traditionnellement un symbole de la patience. Moins flatteur, il est aussi un symbole d’inefficacité ou de stagnation. Par comparaison avec l’allure très lente de l’animal, on dit marcher, aller comme un escargot et figurément c’est un escargot. Par extension, nous parlons d’opération escargot pour l’action consistant à ralentir la circulation à des fins revendicatives. Curieuse coïncidence, par référence à l’aspect général de l’animal, le mot désigne au XIXe siècle (1845) un cabriolet bas.

Décryptage Escargoter

L’escargot se déplace, seulement vers l’avant, grâce à son pied, qui est en fait un gigantesque muscle qui se contracte et s’allonge alternativement : c’est le phénomène de reptation. La vitesse moyenne, par exemple, d’un escargot turc adulte est d’un millimètre par seconde, soit six centimètres par minute. Pas le temps d’escargoter si on veut être à l’heure à son rendez-vous !

 

En escargot est utilisé en architecture, par analogie avec la forme spiralée de la coquille (cf. en colimaçon).

Parmi les dérivés notables, nous trouvons escargotière « lieu où l’on élève les escargots » (1562, escargoltiere) et « plat où l’on place les escargots pour les passer au four » (1948). Enfin, escargotage (1868) et escargotier (1976, escargottier) font référence à l’élevage (ou héliciculture) de ces animaux[6]. En revanche pas de verbe escargoter, ce qui est fort dommage ! D’où vient donc le mot du jour ?

 

Escargoter, un néo – « slow » – gisme ?

Il faut remonter en 2014. La « Semaine de la langue française et de la francophonie » fait appel :

à l’imagination lexicale ou syntaxique des citoyens pour lutter contre les tics de langage, les expressions toutes faites et le jargon professionnel qui envahissent le quotidien et banalisent langue et pensée.

A cette occasion, un concours est lancé. On demande aux internautes de créer le « mot de la semaine ». En complément, il doit avoir une définition de 300 signes maximum. Parmi plus de 3000 propositions, escargoter remporte les suffrages !

Vous l’avez deviné, escargoter signifie tout simplement « prendre son temps ». Un mot tellement évident et pourtant, il ne figure pas dans le dictionnaire. 2014 fut un excellent crû en matière de trouvailles linguistiques, puisqu’aux côtés d’escargoter l’on trouvait également :

  • Le désormais classique « mémériser » (catégorie junior) pour « se vieillir au moyen d’habits hors d’âge ». D’ailleurs, à quand « pépériser » ?
  • « Tôtif » et son adverbe tôtivement, contraire de tardivement (prix spécial du jury) ;
  • Parmi les finalistes, se trouvaient : « bussoter » (attendre le bus), « lalaliser » (chanter « la, la, la » lorsque l’on oublie des paroles).
  • Nous avons également eu droit à « textoter », « scolarophobie » ou « shopivore ».

Preuve que, quand il s’agit d’être inventive, la langue française n’a pas le temps d’escargoter !

Hannibal LECTEUR, n’a pas le temps d’ « Hanniballecteuriser »

Décryptage Escargoter

En bonus : envie d’escargoter utile ? « Opération escargot » avec C’est pas sorcier pour être incollable sur le sujet !

 

Notes et références

[1] Caragol est issu par métathèse de formes telles que cagarol, cacalau. Formes qui proviennent peut-être d’un croisement du latin classique conchylium « coquillage » (sens général) et du grec kachlax, ou d’une base °cacar « coquille de l’escargot ». En linguistique, la métathèse (du grec ancien μετάθεσις metáthêsis « déplacement, permutation ») est une modification phonétique. Elle consiste en le changement de la place d’un phone (son) ou d’un groupe de phones dans un mot.

[2] À partir du diminutif caliculus « petite coupe », se serait formé un °caraculus. Par dissimilation du l, se forme °caraculus. C’est la base du provençal caragot (et de l’espagnol caracol). Le préfixe es- est propre à la plupart des désignatifs de la coquille. Quant à la base caragol, elle subit de très nombreuses déformations.

[3] Quelle qu’en soit la raison, on relève en effet parmi d’autres formes : cagarol (par métathèse), caracolo, cacarau (par assourdissement de g en c), cacalau (par changement du r en t), caragaulo (par changement de suffixe).

[4] Pour être plus précis : une paire chez les Basommatophores, deux chez les Stylommatophores.

[5] In. Louis CROS, « L’escargot », Documents pour la classe : moyens audio-visuels, Institut pédagogique national (France),‎ 10 mai 1962. Voir ici.

[6] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Phaéton, ou l’Icare de conduite

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