Décryptage Coquille

Q béni ~ Coquille

Décryptage de la semaine

Quand le typographe fait une faune de trappe et que ce n’est pas une garce…[1] vous avez certainement une coquille ! Retour sur ce cauchemar typographique dans un décryptage ludique ! Nous allons enfin percher ce gland munster : la coquille, kesako ?

 

La coquille a une étymologie quel-conque !

Corquille (vers 1170), puis coquille (1267) vient du grec konkhê (conque) croisé avec le latin coccum (coque). Elle désigne à l’origine une « chose sans valeur », avant de définir un mollusque et sa coque. Dans le règne naturel, elle s’étend à d’autres animaux puis aux œufs et aux enveloppes dures de certains fruits (1393).

On connaît surtout le terme dans la dénomination coquille Saint-Jacques par allusion aux pèlerins se rendant à Saint-Jacques de Compostelle. Ces derniers attachaient une valve de ce coquillage à leur manteau et à leur chapeau.

La coquille Saint-Jacques, fut aussi l’emblème de nombreux imprimeurs. Certains théoriciens ont même établi un parallèle entre le pèlerinage (rachat, purification) et la correction des fautes !

Aujourd’hui, c’est la coquille au sens d’erreur typographique qui nous intéresse. Ce terme apparaît dès la fin du XVIe siècle. Les imprimeurs de Lyon se baptisaient « Suppôts du Seigneur de la Coquille ». Fertel l’évoque ensuite dans son ouvrage de typographie, La Science pratique de l’imprimerie :

c’est pourquoi ſi un Compoſiteur ne ſçait bien l’Ortographe, il eſt ſujet à faire quantité de coquilles.

Ce mot ſignifie jetter les Lettres dans une place pour un autre.[2]

Ce sens figuré inattendu de « faute d’imprimerie » (1723) s’expliquerait :

  1. Par l’ancienne locution (1350) vendre ses coquilles pour « tromper » (en vendant des choses sans valeur) ;
  2. Soit par allusion aux fausses coquilles Saint-Jacques de prétendus pèlerins ;
  3. Ou, encore, en référence à la forme de certaines lettres retournées ;

Aucune de ces explications n’est sûre[3].

 

La coquille a mauvais caractère

La coquille est une erreur de composition en typographie, consistant à mettre un caractère à la place d’un autre. A l’origine, elle concerne un champ très précis de la typographie : la composition[4] au plomb.

L’erreur peut se produire lors de la distribution. C’est l’étape qui consiste à remettre les caractères dans leurs cassetins (« casiers » des caractères)[5] à la fin d’une impression. Si un ou plusieurs caractères sont mal rangés, fatalement, lors de l’impression suivante, on utilisera un caractère qui n’était pas censé se trouver dans ce cassetin. Exemple : « à » pour « a », « i » pour « i ».

A gauche : exemple de composition avec un composteur. A droite : Casse de typographe (et ses cassetins), Grandjean au musée Champollion

 

Notons enfin un sens « complémentaire » attribué au terme dans un autre ouvrage :

On sent quelquefois à l’épaisseur de la lettre si on lève une coquille : alors on la met dans son cassetin, et on en prend une bonne.[6]

Ainsi, à l’époque, le mot « coquille » enveloppe (sans mauvais jeu de mots) trois sens :

  1. Il désigne non seulement l’erreur
  2. Et son résultat à l’impression,
  3. Mais aussi le caractère en plomb mal rangé.

 

Nous avons d’autres révélations à faire. Pour la première fois sur O’Parleur, nous allons vous raconter…

 

… une histoire de « Q » !

Connaissez-vous la véritable origine de la « coquille » ? André Gide raconte d’abord l’anecdote à Jean Cocteau (18 janvier 1931), puis dans son Journal (15 décembre 1937) :

On raconte que Rosny, exaspéré par les erreurs typographiques que les protes[7] faisaient ou laissaient passer, écrivit un article vengeur intitulé « Mes coquilles ». Quand Rosny le lendemain ouvrit le journal, il lut avec stupeur, en gros caractères, cet étrange titre : « MES COUILLES ». Un prote, négligent ou malicieux, avait laissé tomber le q…

 

Aujourd’hui, nous connaissons surtout la « version courte », reprise par Boris Vian. Dans une lettre du 8 haha 82 (13 octobre 1954) adressée au collège de ‘Pataphysique[8], il écrit :

Axiome[9] : Retirez le Q de la coquille : vous avez la couille, et ceci constitue précisément une coquille.

 

L’histoire est cocasse et est entrée dans la légende en raison de son caractère grivois.

Il manque une lettre pour faire un « mot compte triple »… Comme on dit : on n’a pas eu de « Q » !

Malheureusement, elle n’est pas fondée chronologiquement car la coquille existait antérieurement. Mais elle valait le coup d’être racontée.

 

La coquille a le bourdon (maintenant, relisez en enlevant le « q » et le « d »…)

Au sens moderne, la coquille n’existe plus. En effet, la composition au plomb a quasiment disparu. Elle a donc développé un nouveau sens en accord avec les technologies d’aujourd’hui. On utilise toujours le terme en imprimerie moderne (utilisation de clavier, machine à composer, photocomposition). Par extension, il s’applique à la dactylographie et à l’informatique.

Aujourd’hui, la coquille se généralise à tout type de faute typographique :

  • Qu’il s’agisse d’une faute de frappe (appuyer sur une touche voisine de celle voulue) ;
  • Que ce soit un bourdon (oubli de lettres, de mots, de paragraphes, voire de pages entières) ;
  • Ou un mastic (inversion ou placement erroné de certains caractères, lignes, ou paragraphes entiers).
Exemples de « cöqùîlle », de « boudon » (Extrait de l’Almanach royal de 1706) et de « wastic »

Et que penser alors de la correction automatique des nouveaux téléphones ?

Sans commentaires…

La coquille, pour le(s) meilleur(s) et pour le rire

Il n’est pas toujours évident de repérer ses fautes et erreurs de typographie quand nous écrivons (expérience personnelle). En dépit d’une orthographe parfaite et de bases grammaticales solides, nous ne sommes pas à l’abri d’une erreur. Même les meilleurs en sont victimes.

Ainsi, Il nous vient à l’esprit (ce mot est important) :

Mente illa usam eam semper fuisse, quaetalem feminam decret / Elle fit toujours usage de l’esprit comme il convenait à une telle femme.

Qui se métamorphose en :

Mentula usam eam semper fuisse, quaetalem feminam decret / Elle fit toujours usage du pénis comme il convenait à une telle femme.

Ironie suprême, cette coquille vient du Vidua Christiana – soit La Veuve chrétienne – que nous devons… à notre cher Érasme. Érasme qui fut lui-même correcteur pour différents imprimeurs. Heureusement, il repéra cette erreur… après que le millième exemplaire fut distribué. La légende raconte qu’il aurait dit avoir préféré payer 100 pièces d’or pour que cela ne fût jamais arrivé. Même les meilleurs en sont victimes.

Érasme quand il a vu la coquille…

Pour nous consoler, nous lirons cette conclusion scientifique surprenante :

Ou : « Selon une étude de l’université de Cambridge, l’ordre des lettres dans un mot n’a pas d’importance, la seule chose importante est que la première et la dernière soient à la bonne place. Le reste peut être dans un désordre total et vous pouvez toujours lire sans problème. C’est parce que le cerveau humain ne lit pas chaque lettre elle-même, mais le mot comme un tout »

 

Il s’agit en vérité d’un canular popularisé au début du XXIe siècle… qui se base sur une recherche scientifique sérieuse ![10] Mais, aujourd’hui, nous ne sommes plus à une coquille dans le potage près, n’est-ce pas ?

Hannibal LECTEUR, avec un « U », j’insiste

 

En bonus : la recette des crêpes, de Pierre Repp. Pas sûr qu’il ait enlevé la coquille avant de mettre les œufs….

 

Un temps que les moins de trois fois vingt ans ne peuvent pas connaître. Pierre Repp (1909-1986) est un humoriste (sans « u ») célèbre pour ses talents de « bafouilleur » qui mélange (et dérange) les termes. Dans ses sketches, il énonce et dénonce ces mots dont il use et qui l’abusent, non sans maux. Ou quand la maîtrise de la langue devient la traîtrise de la gangue. Entre poésie absurde et contrepèterie de bon cœur, il tend la verve pour se faire battre !

 

Notes et références

[1] Quand le typographe fait une faute de frappe et que ce n’est pas une farce…

[2] Soit, en français moderne : « C’est pourquoi si un compositeur ne sait bien l’orthographe, il est sujet à faire quantité de coquilles. / Ce mot signifie jeter les lettres dans une place pour une autre. ». In. Martin Dominique Fertel, La Science pratique de l’imprimerie, contenant des instructions trés-faciles pour se perfectionner dans cet art, 1723, Saint-Omer.

[3] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[4] En imprimerie, et spécialement en typographie, la composition consiste à assembler les caractères pour former des lignes de texte.

[5] En typographie, la casse est un casier en bois destiné à contenir l’ensemble des caractères en plomb d’une même fonte (c’est-à-dire de même corps, style et graisse d’une police donnée). La casse est divisée en cases appelées cassetins, dont les dimensions et les emplacements sont définis par la fréquence des lettres (donc, le nombre de caractères identiques) et la commodité d’accès.

[6] Marcelin Aimé Brun, Manuel pratique et abrégé de la typographie française, Bruxelles, Lejeune Fils, 1826, 2e éd., p. 44.

[7] Terme désignant un correcteur/relecteur dans le milieu de l’édition et de la presse.

[8] La ’Pataphysique apparaît dans Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, livre écrit par Alfred Jarry en 1897-1898. Jarry la définit comme la « science des solutions imaginaires qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité ».

[9] Vérité générale admise de tous, sans besoin d’en faire la démonstration.

[10] Pour en savoir plus sur l’omnilogie, vous pouvez regarder  ici et (suite du premier article).

Retrouvez notre précédent Décryptage → Superman

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