Décryptage de la semaine

Le décryptage s’est penché sur l’utopie. Il s’est également intéressé à l’uchronie. Et comme le tableau ne serait pas complet sans la dystopie, il vous l’explique aujourd’hui. La vie est belle… Plus qu’en dystopie, en tout cas.

 

« U » de perdu, « dys » de retrouvé : l’étymologie de dystopie

On a d’abord utilisé le néologisme cacotopie (du grec cacos, « laid », et topos, « lieu ») en 1818. On attribue la première utilisation reconnue du terme dystopia à John Stuart Mill, dans un discours de 1868 au parlement britannique[1].

Le mot « dystopie » vient de l’anglais dystopia, qui a été formé par l’association du préfixe dys-, emprunté au grec δυσ– (négation, malformation, mauvais), et du radical d’origine grecque, τόπος (topos : « lieu »).  D’un point de vue étymologique, dystopie signifie « mauvais lieu », « lieu néfaste ». Ainsi, la dystopie s’oppose clairement à l’utopie[2], qui est une représentation d’une réalité idéale et sans défaut.

 

La dystopie : le simple contraire d’une utopie ?

Oui et non. Une dystopie est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée autour d’un pouvoir totalitaire. Il est impossible d’échapper à son autorité et à son emprise. Les dirigeants exercent un pouvoir sans limites sur les citoyens. Le bonheur y est inatteignable.

Dans la dystopie, le projet utopique s’est réalisé : les bonnes lois sont appliquées et tout le monde est donc censé être heureux. Mais ce n’est pas le cas. L’utopie, récit descriptif et philosophique, adopte le point de vue des gouvernants. Le récit dystopien, dramatique et romanesque, met en lumière un individu isolé qui va se retrouver en état de dissidence. Il est le grain de sable dans la mécanique. L’auteur adopte son point de vue et raconte sa lutte face à ce système implacable.

Dans ce cas, on peut donc considérer la dystopie comme une utopie qui vire au cauchemar. Le résultat aboutit à une contre-utopie[3]. L’œuvre révèle alors les dangers d’une idéologie (ou d’une pratique/stratégie politique/etc…) et les conséquences néfastes qu’aurait son aboutissement dans notre société contemporaine.

Le genre de la dystopie est souvent lié à la science-fiction, mais pas systématiquement, car il relève avant tout de l’anticipation.

 

Les débuts troublés du XXe siècle : une époque « idéale » pour la dystopie

Le genre dystopique est né bien après l’Utopie de Thomas More (1516). On peut observer des textes précurseurs de la dystopie dès le XVIIe et le XVIIIe siècle avec les récits de voyages satiriques Histoire comique des États et Empires de la Lune et l’Histoire comique des Estats et Empires du Soleil (1657) de Cyrano de Bergerac, ou Les Voyages de Gulliver (1721) de Jonathan Swift[4].

Cependant, le genre s’ancre clairement dans la première moitié du XXe siècle. En effet, la dystopie porte la marque des préoccupations et inquiétudes de cette époque troublée :

  • Il y a d’abord la montée des idéologies totalitaires dans l’entre-deux guerres (nazisme en Allemagne, communisme en URSS, fascisme en Italie) ;
  • Idéologies qui aboutiront à l’un des conflits les plus meurtriers de l’Histoire (la Seconde Guerre Mondiale), à une scission géopolitique du monde (la Guerre Froide) et à des dictatures ;
  • Enfin, il y a les dérives de la science moderne (travail à la chaîne, eugénisme, camps de la mort…) ;

 

Cette période troublée « offrait » des thèmes idéaux à la contre-utopie. Il s’agit ici probablement d’une forme de réaction au scientisme et au positivisme de la fin du XIXe siècle. Là où les gens espéraient un monde meilleur, il n’y eut que guerre et désolation. Ainsi, Nous autres (1920) de Evgueni Zamiatine est sans doute la première dystopie explicite. Le Meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley, 1984 (1949) de George Orwell, Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury en sont les représentants les plus connus.

 

Heureux qui communiste !

Selon certains critiques, l’histoire de l’utopie et de son prolongement en contre-utopie est étroitement liée à celle du communisme au sens le plus large du terme[5].

Les dystopies majeures ont commencé à voir le jour au début du XXe siècle. Soit en même temps que l’établissement des premiers régimes se réclamant du socialisme, du communisme et du marxisme en Europe et ailleurs.

  • Au lendemain de la Révolution soviétique, Evgueni Zamiatine dénonce les risques de la société qui se dessine en Russie. Au nom de l’égalité et de la rationalité, l’État décrit dans Nous autres abolit la vie privée. Zamiatine critique la volonté de vouloir planifier et rationaliser tous les aspects de l’existence et de refuser à l’homme le droit à toute fantaisie.
  • 1984 s’attaque au régime stalinien et son totalitarisme. Orwell souhaite aussi mettre en garde contre les germes de la pensée totalitaire qui séduit et s’immisce dans l’esprit des intellectuels et de la jeune classe politique britanniques.

 

Le lien entre l’expansion des idéologies communistes et du genre dystopique est établi. Cependant, les dystopies ne se limitent pas au communisme.

 

Question de point de vue

D’autres critiques envisagent la dystopie comme un genre essentiellement conservateur et réactionnaire, œuvrant à l’encontre des forces du progrès social. En effet, en s’opposant à des courants idéologiques en plein essor au moment de sa rédaction, la dystopie défend de fait le statu quo et valorise implicitement le présent, fût-il critiquable, au détriment des projets progressistes[6]. Toutefois, la dystopie a déjoué ces critiques et dénonce non pas le changement, mais plutôt ce qui est déjà établi (ou ce qui va être accentué).

Ainsi, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, orientent leur critique vers la société de consommation et le Taylorisme[7]. Ironiquement, il existe des dystopies anti-capitalistes, prônant le marxisme, comme Le Talon de fer de Jack London. Ces exemples montrent que la dystopie est avant tout une arme rhétorique « neutre ». Elle s’applique à n’importe quelle idéologie, au choix de l’auteur.

 

Quid de la science-fiction et des lendemains qui déchantent ?

Anticipation, mouvement rationnel de l’Histoire : ces caractéristiques rapprochent naturellement le projet dystopique de la science-fiction. C’est pourquoi la dystopie est souvent considérée comme un sous-genre de la science-fiction. Les deux genres se distinguent néanmoins dans leur traitement de la science et de l’innovation technologique.

Il ne suffit pas en effet d’évoquer un possible futur noir (comme le font les romans et les films d’anticipation) pour constituer une contre-utopie. Dans la contre-utopie l’innovation technique (le télécran de Metropolis de Fritz Lang, l’ectogenèse dans Le Meilleur des mondes) est au service d’une volonté politique de surveillance qui entend tout contrôler comme dans les régimes totalitaires.

Dans la science-fiction la description des inventions futuristes est une fin en soi et la dimension politico-sociale du récit est en retrait. Néanmoins, la science-fiction tend à s’intéresser de plus en plus aux questions de pouvoir et de société, estompant ainsi la frontière avec la dystopie. Quant aux phénomènes scientifiques surnaturels ou métaphysiques, ils n’ont tout simplement pas leur place dans la dystopie car ils amoindriraient son propos.

 

Aux frontières du réel… ça craint !

« Sils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique et exact, notre devoir est de les forcer à être heureux. »

Evgueni Zamiatine, Nous Autres (1920)

 

A l’image de l’utopie, la dystopie propose elle aussi une réflexion sur notre société contemporaine. A l’origine de l’œuvre, il y a un projet politique qui, à terme, doit rendre possible un idéal :

  • D’égalité dans l’utopie collectiviste de Thomas More ;
  • De pouvoir absolu dans 1984;
  • D’ordre et de rationalité dans Nous autres.

 

L’idéal de bonheur est plus ambigu. Il est défini comme la suppression de toute souffrance dans Le Meilleur des mondes. Dans Un bonheur insoutenable (1970) d’Ira Levin, le bonheur est devenu obligatoire : chaque individu est porteur d’un bracelet qui permet à l’ordinateur central de gérer sa vie ; du choix du métier à celui de son partenaire, tout est mis en ordre par la machine.

Les sociétés de la contre-utopie comme celles de l’utopie sont le résultat de volontés humaines, et rien qu’humaines. Si ces sociétés sont imaginaires, il faut qu’elles restent réalisables. En cela, elles ne sont pas de simples fictions :

  • Dans Le Meilleur des mondes, les individus sont conditionnés dès leur enfance par l’écoute durant leur sommeil de slogans qui s’imprimeront définitivement dans leur esprit et dicteront leur comportement. Ce type de conditionnement n’est pas très éloigné de celui que dénonceront bientôt les philosophes de l’École de Francfort (Theodor Adorno, Herbert Marcuse) dans la société américaine bien réelle[8].
  • Dans 1984, la « novlangue » et la « doublepensée »[9] dénaturent la logique et font accepter comme également vrais des énoncés contradictoires. Cela fait écho aux volte-faces de la propagande stalinienne. Aujourd’hui, on retrouve également une critique de ces mécanismes de « pensée » dans notre système médiatique moderne.

 

Au-delà-du cadre de la fiction, la dystopie a une dimension symbolique et porte un message sinon d’avertissement, au moins de vigilance sur un monde qui pourrait être le nôtre dans un futur proche.

 

Et si la véritable utopie était la dystopie ?

Le monde a connu des bouleversements radicaux au cours du siècle dernier : science, économie, social, culture… L’homme vit plus longtemps, connaît le confort grâce à la technologie, va sous l’eau, dans l’espace, produit plus de ressources qu’il n’en a besoin pour subsister.

D’un certain point de vue, les utopies d’hier se sont réalisées et nous les vivons aujourd’hui. Et pourtant, sommes-nous plus heureux ? Les inégalités ont-elles disparu ? Et quid de l’utopie de demain ?

« Les utopies classiques ne connaissaient que les obligations et les interdits, elles ignoraient les autorisations – n’est-ce pas une définition possible du régime totalitaire ? […] Un éternel présent a supprimé à la fois le passé (puisque la tradition n’existe plus) et le futur (puisque le projet n’a plus lieu d’être). […]  Désormais nous sommes en utopie, et celle-ci prend volontiers la forme de la contre-utopie. »[10]

 

Les meilleures utopies peuvent parfois devenir les pires régimes. Dans Nous autres les bâtiments de verre rendent chacun visible à tous. Cette horreur est née d’un idéal : celui de la franchise et de la sincérité contre le mensonge et la dissimulation. L’idéal utopique se renverse en horreur dystopique :

 

« Le sacrifice de la liberté individuelle sur les autels de l’égalité et de la sécurité érigées en absolus ne pouvait que produire des représentations anticipées des régimes totalitaires. Le totalitarisme a, en effet, commencé dans les textes et dans les têtes avant d’être réalisé dans les faits. Et cela avec la meilleure volonté et la conscience la plus naïve du monde. »[11]

 

La dystopie remet ainsi en perspective l’utopie et révèle les vices cachés de notre réel et de notre monde. Il n’est pas interdit de rêver et d’œuvrer à la création d’un monde meilleur, mais avec recul et prudence.

Un peu à la manière du bonheur : l’utopie des uns fait la dystopie des autres !

Hannibal LECTEUR

 

La dystopie dans les autres médias

Pour conclure cette présentation de la dystopie, nous effectuerons un rapide tour d’horizon du genre dans les autres médias. La dystopie est vivace et a connu un regain d’intérêt avec la série Hunger Games, d’abord en livres puis au cinéma. Parmi les œuvres marquantes, nous trouvons :

  • A la télévision, la série Black Mirror et notre rapport dérangeant à la technologie ;
  • Au cinéma, les films Alphaville, THX 1138, Brazil ou Bienvenue à Gattaca;
  • V pour Vendetta dans la bande-dessinée ;
  • Sans oublier le domaine des jeux vidéo avec Bioshock ou Papers, Please ;
 

En bonus : Quand la réalité rattrape la dystopie.

 

Notes et références

[1] « Il est peut-être trop flatteur de les appeler des utopistes, ils devraient plutôt être appelés des dys-topiens, ou des caco-topiens. Ce que l’on appelle communément utopiste est quelque chose de trop beau pour être réalisable ; mais ce qu’ils semblent privilégier est trop mauvais pour être réalisable. » Discours du 12 mars 1868 sur la politique foncière du gouvernement britannique en Irlande. Citation originale à cette adresse.

[2] Mot crée par Sir Thomas MORE en 1516 pour désigner un pays imaginaire disposant d’un gouvernement idéal où le bonheur régnerait. Voir notre Décryptage.

[3] La terminologie critique de la dystopie fait l’objet de divergences au sein de la critique littéraire. Les termes « dystopie », « contre-utopie » et « anti-utopie » sont souvent employés de façon interchangeable. Aujourd’hui, on tend à faire la distinction entre (1) les récits peignant des avenirs sombres et (2) récits visant à récuser la pensée utopique. La question des relations entre les genres dystopiques et utopiques demeure un sujet débattu. Plus d’informations ici.

[4] Source : Des Lendemains qui déchantent.

[5] Dès l’origine, les utopies se rapprochaient des modèles collectivistes Ainsi, L’Utopie de Thomas More (1516) voit dans la propriété privée la principale cause des malheurs de son époque et récuse toute forme de propriété individuelle.

[6] Cf. Régis MESSAC, La Négation du progrès dans la littérature moderne ou Les Antiutopies (1936-37).

[7] Forme d’organisation scientifique du travail (OST) pensée dès 1880 par Frederick TAYLOR afin d’obtenir un rendement maximal.

[8] Sens de la contre-utopie, Christian GODIN, in. Cités 2010/2 (n° 42), pages 61 à 68. Consultable ici.

[9] Le novlangue est une langue volontairement appauvrie dont le but est d’empêcher ses locuteurs de formuler des pensées complexes et d’exercer leur esprit critique. La doublepensée est une sorte de gymnastique mentale consistant à accepter comme également vraies des propositions contradictoires. Tous deux ont pour but d’anéantir la logique chez les sujets asservis et ainsi leur faire accepter leur condition.

[10] Christian GODIN, Op.cit.

[11] Ibid.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Pleurer comme une Madeleine

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